Douze mille indigènes de Colombie ont quitté, mardi 21 octobre, le village de Piendamo, dans le sud-ouest du pays, pour se diriger vers la ville de Cali, à 100 kilomètres de là, pour réclamer davantage de terres et d’autonomie ainsi que l’arrêt des violences dont ils se disent victimes. Ils menacent de marcher sur la capitale, Bogota, si le chef de l’Etat, Alvaro Uribe, confronté à une vague d’agitation sociale, ne daigne toujours pas venir à leur rencontre.

« La manifestation sera pacifique », avait promis Luis Fernando Arias, secrétaire général de l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC). Ce ne fut pas le cas. Un indigène a été mortellement blessé, mardi, de quatre balles dans le dos, a confirmé la police alors que les organisations indigènes rapportaient la mort de deux personnes lors d’une manifestation qui a tourné à l’affrontement avec la police. Persuadé que les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont infiltré le mouvement indigéniste, le président Uribe évoque une volonté de « déstabilisation des institutions ». « Ils (les Indiens) ont recours à la violence pour immédiatement nous dénoncer auprès de la communauté internationale », déclarait, vendredi, le chef de l’État, qui refusait à cet instant toute forme de négociation.
La marche des indigènes a fait suite à une semaine de violentes échauffourées avec les forces de l’ordre. Les Indiens des communautés Paez, Guambiana et Naya ont bloqué la fameuse route panaméricaine qui permet de se rendre en Équateur.

Barricades, bombes lacrymogènes et tirs se sont soldés par la mort d’un indigène – trois selon l’Organisation nationale des indigènes de Colombie (ONIC) – et une centaine de blessés dans les deux camps. La Fédération internationale des droits de l’homme a condamné la répression violente des manifestations.

colombie26102008-1Très minoritaires en Colombie (1,3 million sur une population de 44 millions), les indigènes occupent malgré tout une place importante dans l’imaginaire collectif. Leur soulèvement a d’ailleurs commencé le 12 octobre. Ce jour-là, il y a 516 ans, Christophe Colomb débarquait aux Antilles et allait modifier à jamais l’Histoire des natifs. La date, pour les indigènes, commémore le début du « dépouillement ».
Les indigènes revendiquent aujourd’hui la restitution de terres séculaires – depuis longtemps promises par l’État – et la cessation des violences qui visent leurs communautés. Selon les chiffres de l’ONIC, 1 253 indigènes ont été assassinés depuis six ans et 54 000 déplacés. Convoitées par des colons et des trafiquants de drogue, les réserves indiennes sont le théâtre de l’éternel conflit armé. Les communautés indigènes protestent également contre le traité de libre-échange avec les États-Unis, signé en 2006.

Lundi, le ministre de l’agriculture, Andrés Felipe Arias, a « réitéré la volonté indéclinable du gouvernement » d’acheter les terres demandées pour les remettre aux indigènes. Le climat s’est un peu apaisé. Le mercredi précédent, le même ministre traitait les Indiens de « terroristes ». Et le président Uribe rappelait avec agacement, que les Indiens disposaient déjà de 27 % du territoire – sans préciser qu’il s’agit majoritairement du territoire amazonien et donc de terres peu fertiles. Les dirigeants indiens n’excluent pas la présence de guérilleros infiltrés, mais ils s’insurgent contre un amalgame qui cherche à les discréditer  sur la scène international.

« Nous ne sommes ni délinquants, ni guérilleros, ni terroristes, nous sommes des Indiens qui veulent travailler leurs terres », martèle Dario Tote, de l’ONIC.

Le ministre de la défense, Juan Manuel Santos a demandé, lundi, aux autorités judiciaires d’enquêter sur un possible financement de la manifestation des Indiens par des fonds étrangers, sous-entendant ceux du président vénézuélien Hugo Chavez. Selon M. Santos, les liens entre « les FARC et les cercles indigènes (sont) une évidence ».
Le gouvernement accuse également les FARC d’être derrière la grève des coupeurs de canne à sucre qui bloque l’industrie sucrière depuis plus de trois semaines. Vendredi, l’administration des douanes et celle de l’État civil sont à leur tour entrées en grève. Et les syndicats du secteur public ont appelé à un débrayage national de solidarité, jeudi.

Toutefois, un revirement de situation s’est amorcé ce mercredi lorsque le président colombien Alvaro Uribe a annoncé en fin de journée qu’il acceptait de dialoguer avec les leaders indigènes qui ont été à l’origine de ce vaste mouvement protestataire.

Après plus de dix jours de manifestations et blocage de routes, la mort de trois indigènes et le lancement mardi d’une marche à laquelle ont participé (selon les estimations) quelque 18.000 autochtones dans le sud-ouest du pays, le chef de l’État a fait cette proposition de dialogue lors d’une allocution solennelle à la télévision.

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12 000 Indiens colombiens ont quitté, le 21 octobre 2008, le village de Piendamo pour rejoindre la ville de Cali pour réclamer plus de terres et d'autonomie.

«Le gouvernement, sera, en ma présence, dans la ville de Popayan (600 km au sud-ouest de Bogota) dimanche à 9h00, pour entamer avec leurs représentants une discussion que réclament les communautés indigènes», a annoncé M. Uribe.

Feliciano Valencia, le dirigeant du Conseil régional indigène du Cauca (CRIC), le département où a été lancée la marche, a cependant refusé, jeudi matin, les conditions du dialogue proposé par le chef de l’État.

«Nous marchons vers Cali (500 km au sud-ouest de Bogota, troisième ville du pays) et nous avons été clairs avec les gens et le gouvernement: toute réunion doit être tenue avec le peuple lors d’un débat public à Cali», a-t-il déclaré à plusieurs médias colombiens.

Le président a finalement accepté de rencontrer, ce dimanche 26 octobre 2008, le leader indigène Daniel Piñacué « dans un esprit de fraternité et dans le but d’enterrer la hache de guerre » et selon ses conditions, c’est-à-dire dans la ville de Cali (3ème ville du pays).