Les images de Raul

(Lima) Pour le bibliophile que je suis, une sortie sur la rue Camana s’imposait. Bel exemple du caractère baroque de Lima, cette rue, pas plus longue d’un kilomètre, rassemble les vendeurs de livres usagés, rares ou usagés. Lorsqu’un bouquineur n’a pas sa propre vitrine sur Camana, il se joint à d’autres commerçants pour louer un hangar où il vendra ses livres, ses disques, ses bonheurs d’occasion.

La boutique de Raul Valdiviezo Mendoza se trouve justement au fond de l’un de ses bâtiments dont de larges trous dans la toiture laisse entrer le gris du ciel. «Je tiens ce lieu uniquement pour acheter ce que les clients ont à m’offrir comme pièces de collection, car je fais la plus grande partie de mon chiffre d’affaires sur internet.»
Sa spécialité: les photos d’époque. Son commerce regorge de boîtes remplies d’images de toutes les époques, de tous les sujets. Chaque jour, une cinquantaine de clients, des collectionneurs pour la plupart, mais aussi des chercheurs, viennent en quête d’une perle à ajouter à leur écrin.
Le secret de son succès réside dans ses bas prix. «Je pourrais avoir un commerce chic avec une vitrine, mais je serais obligé d’augmenter les prix. Je préfère rester accessible au grand public», explique Raul qui s’assoit derrière son petit comptoir depuis dix ans. Ingénieur industriel de formation, mais bouquiniste par choix, Raul tout d’abord commencé en collectionnant des timbres plus jeune, une passion qui l’anime toujours. Aujourd’hui, il vend un peu de tout partout dans le monde: disques, antiquités, médailles, livres et photos. Sa plus grande prise selon lui a été de vendre les décorations militaires du président Manuel Prado pour un montant qu’il préfère ne pas révéler.
Une partie de la mémoire vivante de Lima réside quelque part dans ses innombrables cartons de souvenirs.

Le père d’Enrique

À deux cent mètres plus loin sur la rue Camana, j’entends une musique salsa qui rompt avec le bourdonnement lointain de la plaza San Martin. Dans un autre hangar, Enrique Chavez Castro attend les clients tout en fredonnant un air de son salsero favori, Hector Lavoe.

«La mort de mon père m’a conduit à vendre des livres», raconte-t-il.
Le Liméniens se consacrait à la vente de musique salsa lorsque son père, un véritable rat de bibliothèque, est décédé. « La collection comptait 20 000 titres. Des livres d’art, de littérature, de zoologie, mais surtout des œuvres marxistes. »Avec un nom de famille pareil, difficile de pas avoir le cœur qui porte à gauche. «Mon père n’était pas du genre à partager ses livres. Il les gardait sous clef de peur que la police les lui confisque. C’était à l’époque du terrorisme où quiconque avait des idées progressistes devenait suspect.»
Au décès de son père, Enrique vend la moitié de la collection pour un montant «affreusement bas». Ensuite, il a décidé de faire un peu de place aux bouquins parmi ses disques de salsa jusqu’à ce qu’ils occupent toutes les étagères de son modeste commerce. Avec le temps, Enrique réussit à reconnaître chez ses clients réguliers sa personnalité propre, «sa ligne de lecture».
«Si c’était à refaire, j’ouvrirais une sorte de club de lecture alternatif avec des œuvres uniques, une sorte de lieu de diffusion des idées progressistes. » Dans sa librairie seconde main, Enrique conserve un petit endroit pour les livres traitant de musique salsa, un sujet sur lequel il compte bientôt écrire.

– David Riendeau