Ollanta Humala, un ancien militaire de 49 ans d’origine quechua, est devenu avant-hier, jeudi 28 juillet, le premier président de gauche du Pérou depuis ces quatre dernières décennies. Durant la cérémonie d’investiture, le chef de l’État de gauche nationaliste (parti Gana Peru), élu le 5 juin avec 51,18 % des voix, a fait la promesse solennelle au peuple péruvien « d’enrayer la pauvreté ». Dans son discours, O.Humala a mentionné l’ancien président sud-africain Nelson Mandela qui déclarait « il n’y a pas de vraie démocratie là où il y a de la pauvreté ».

Le président Humala a surpris son auditoire en jurant qu’il honorera la constitution de 1979 et non celle en vigueur (datant de 1993) promulguée sous l’ère du président tant controversé, Alberto Fujimori, aujourd’hui emprisonné pour violation des droits de l’homme et corruption.

« Je déclare devant le Congrès, devant les présidents amis ici réunis et devant le peuple péruvien que fidèle au mandat que m’ont conféré les urnes et que parfaitement respectueux de l’état de droit, je consacrerai mon énergie à asseoir les bases qui gommeront définitivement de notre histoire le visage lacéré de la pauvreté et de l’exclusion en construisant un Pérou pour tous » a déclaré le président dès les premières minutes officielles de son mandat. Le président a prêté serment au siège du Congrès devant le président du pouvoir législatif, Daniel Abugattás, et face à une douzaine de chefs d’État étrangers, dans la majorité des mandataires sud-américains  » je jure pour la patrie que j’exercerai fidèlement ma charge de président de la république pour une période de cinq ans, comprise entre 2011 et 2016. » a ajouté le chef de l’État.

Humala a suscité sa première polémique en tant que président élu en affirmant qu’il honorera « l’esprit, les principes, et les valeurs de la constitution de 1979. », un corpus législatif pourtant antérieur à la Carta Magna de 1993 et qui se trouve en vigueur dans le pays depuis sa promulgation. La constitution de 1979 est celle qui symbolise le retour à la démocratie au Pérou après une série de dictatures, celle de 1993 représente un pouvoir entaché par la présidence de l’autocrate Alberto Fujimori, dont sa fille Keiko a fini deuxième au second tour des élections présidentielles qui ont marqué la victoire du président Humala. Cette décision a engendré les foudres des représentants fujimoristes, première force d’opposition au Congrès péruvien. « Ce fut une provocation » a déclaré le congressiste, Kenji Fujimori, fils de l’ancien mandataire à la fin de la cérémonie d’investiture. Concernant l’économie, Ollanta Humala a d’ores et déjà annoncé une hausse immédiate du salaire minimum de 12,5 % et une autre augmentation en 2012 de l’ordre de 12,5 % (le salaire minimum passe de 600 soles soit 218 dollars à 675 soit 245 dollars, puis il passera à 750 soles l’année prochaine), une promesse de campagne qui d’emblée avait suscité la préoccupation des élites du pays « nous ne venons pas au son de la guerre mais bien au son de la paix, sans vengeance et sa rancune » a déclaré le chef de l’État avant d’ajouter « pour ceux qui persistent dans la rancune je leur demande de baisser la garde et à ceux qui réclament de meilleurs salaires et des droits je leur demande de ne pas baisser les bras mais il faut qu’ils sachent que tout changement doit être progressif et rationnel ».

Alan Garcia remettant son echarpe présidentielle

Le président sortant Alan García n’a pas assisté à la cérémonie d’investiture, il s’est contenté de remettre l’écharpe présidentielle au Palais du gouvernement et a pris congé de ses ministres et partisans.

« Je suis un soldat de la démocratie » a déclaré Ollanta Humala

Le thème de l’inclusion sociale et de la croissance économique a été au cœur du discours du nouveau président, il a affirmé « nous souhaitons construire un modèle péruvien démocratique fondé sur l’inclusion sociale (…) Il n’y aura aucun copier coller ». Une façon de se démarquer de son homologue Hugo Chavez, auquel il a été lié par ses détracteurs tout au long de sa campagne, et de prendre également quelque distance du modèle brésilien même si celui-ci constitue une source certaine d’inspiration, Humala n’ayant pas hésité à le qualifier de « modèle de réussite » il y a quelques semaines. Ollanta Humala s’est exprimé durant une heure en précisant qu’il appliquerait « une économie de marché ouverte sur le monde », et que « l’État serait le promoteur du progrès social » et qu’il fera de sa priorité la lutte anticorruption, la lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme et qu’il comptait renforcer le système de défense nationale. Il a également fait référence au litige qui oppose le Pérou et le Chili au sujet des frontières maritimes en précisant que son pays respecterait la décision de la Cour Internationale de La Haye. Il a ajouté qu’il était persuadé que son homologue Sebastián Piñera, qui assistait à la cérémonie d’investiture, « en ferait de même », ce à quoi le chef de l’État chilien a acquiescé.

D’autres chefs de l’État d’Amérique latine avaient fait le déplacement parmi lesquels la présidente d’argentine, Cristina Fernández ; la présidente du Brésil, Dilma Rousseff ; le chef de l’État bolivien, Evo Morales ; le chef de l’État colombien, Juan Manuel Santos ; le président équatorien,  Rafael Correa ; le chef de l’État du Honduras, Porfirio Lobo ; celui du Paraguay, José Mujica, enfin en dehors du continent l’on peut noter la présence du prince Philippe de Bourbon (représentant espagnol). Le président vénézuélien, longtemps considéré comme le chef spirituel d’Humala, était absent des cérémonies de jeudi, ses déplacements étant limités depuis son opération d’un cancer à Cuba et sa récente chimiothérapie.

« Nous voulons effacer pour toujours le mot ‘exclusion sociale’ de notre vocabulaire et de notre réalité » a affirmé le président.

Chefs de l’État venus assister à l’investiture d’Humala

Humala, homme politique de gauche, se retrouve à la tête d’une économie, qui a enregistré une croissance annuelle de 7 % sous la présidence de son prédécesseur, Alan García (une économie ouverte aux investisseurs étrangers en particulier dans le domaine de l’investissement minier), avec un pic qui a atteint 10 % en 2008. Les ministres entrants se sont engagés à ce que l’économie enregistre une augmentation minimale de 6 % pour cette année. Les efforts du nouveau gouvernement se dirigeront envers les plus fragiles pour que « la démocratie péruvienne soit totale avec une justice une paix sociale » comme l’a souligné le chef de l’État.

Le président a rassuré les marchés en affirmant que son gouvernement respecterait les accords commerciaux souscrits « avec des pays et des blocs amis ». Afin de rassurer, ce dernier a choisi un ministre de l’économie ouvert au libéralisme, il s’agit de Luis Miguel Castilla Rubio. Ce dernier diplômé de l’université américaine de Baltimore, a déjà exercé comme vice-ministre de l’économie sous le précédent gouvernement. Le président de la Banque centrale, l’économiste libéral Julio Velarde, a été reconduit, sa présence a permis de tranquilliser les investisseurs et les marchés. Pour rappel, la nouvelle de l’élection d’Humala avait provoqué le 6 juin la plus forte chute de la Bourse de Lima depuis sa création (12,51 %).

Le gouvernement d’Ollanta Humala a été révélé progressivement quelques jours avant son investiture, parmi les 18 ministres l’on retrouve, un ancien militaire (un colonel de l’armée péruvienne) à la retraite qui prend la tête du ministère de l’Intérieur, Oscar Valdés Dancuart, l’ingénieur René Cornejo occupe le ministère du Logement, le chef d’entreprise Oscar Paredes a été nommé ministre des Transports et des Communications, le poste du ministre du Travail a été confié à l’avocat Rudecindo Vega, du parti de l’ancien président, Alejandro Toledo, et le ministère du Tourisme et du Commerce Extérieur a été remis à José Luis Silva Martinot. Carlos Herrera Descalzi obtient le ministère de l’Énergie et des Mines, un secteur stratégique pour la croissance économique de pays. Le médecin Alberto Tejada Noriega devient ministre de la Santé tandis que l’Agriculture est confié au chef d’entreprise Miguel Caillaux Zazzali.

La chanteuse péruvienne Susana Baca a été nommée ministre de la Culture, elle est l’une des figures les plus emblématiques de la musique afro-péruvienne et a même remporté un Grammy Latino. Le poste clé de premier ministre a été confié à Salomón Lerner, conseiller d’Humala durant la campagne électorale, il a œuvré au sein de nombreux gouvernements de différentes couleurs politiques depuis les années 1970.

Ce nouveau gouvernement témoigne d’une ouverture certaine, loin de toute forme de radicalisation que certains redoutaient (pour rappel, il a été l’instigateur d’un coup d’état avorté en 2000 avant de prôner une idéologie radicale de gauche), il s’inscrit davantage dans une tendance centre-gauche. Comme l’avait souligné Humala, marié à Nadine Heredia, et père de trois enfants (Illari, 8 ans Naira , 6 ans, et  Samin, 5 mois) pendant la campagne « Le Pérou a changé et j’ai changé aussi ».

À la fin de la cérémonie, Humala a eu sa première réunion extraordinaire avec les chefs de l’État membres de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines), réunion qui s’est tenue à Lima.

(Article rédigé par Aline Timbert)