(Satipo – département de Junin)
Samedi matin, le brouillard se dissipe lentement et dévoile les collines pelées qui entourent la ville de Satipo. Dans la campagne, à quelques kilomètres de l’agglomération, deux sœurs missionnaires dominicaines, attendent dans le hangar de Alas de Esperanza la venue du pilote Enrique Tantte qui les mènera toutes deux à leur mission respective dans la vallée du fleuve Urubamba.

« Vous voulez devenir pilote? », me demande l’une d’elles.
« Je ne suis pas certain d’avoir ce qu’il faut.»
« Enrique possède un grand équilibre intérieur. Il est très serein. »

Devant nous, les deux mécanos, El Chino et Don Miguel, vérifient l’état de l’avion Cessna OB-1145 rouge et blanc et surtout s’assurent que la charge de l’appareil ne dépasse pas 400 kg, passagers et cargaison inclus. Farine de blé, riz, huile végétale, petits pains secs et nourriture pour chien.
Le pilote de Alas de Esperanza (Ailes de l’Espérance) arrive en compagnie de son épouse Lidia et de son fils Eric à bord d’une camionnette. Son travail consiste à ravitailler et à prêter main forte à quelques-unes des missions les plus difficiles d’accès dans cette portion de l’Amazonie péruvienne. « À l’époque, l’autoroute qui reliait la jungle à la capitale s’arrêtait à Satipo. Depuis Lima, il fallait deux jours pour parvenir jusqu’ici. »
Tout d’abord entré comme mécanicien pour les Ailes de l’Espérance en 1976, pour devenir enfin pilote en 1984, Enrique a vu tous ses autres camarades de vol quitter le nid et travailler dans l’aviation commerciale. « Cette mission possède sa mystique. Le fait de pouvoir aider les gens donne une satisfaction que je ne pourrais retrouver ailleurs. »

Fondé en 1971 par des missionnaires canadiens, le chapitre péruvien de l’organisation est indépendant depuis 1994. De sa voix calme, Enrique évoque une époque où les Ailes de l’Espérance pouvaient compter sur les services de 7 avions. Chaque mission de la région possédait une piste d’atterrissage. Cependant, comme le pays se modernise, l’aviation civile doit s’adapter aux normes internationales. L’ONG a dû réduire son champ d’action.
« Plusieurs pistes restent à l’abandon parce qu’elles ne correspondent aux mêmes normes qui s’appliquent aux États-Unis, par exemple. On nous cherche des poux. La salle d’attente ne possède pas d’air climatisé. Et alors? Je n’ai pas d’ordinateur dans mon bureau. Et alors? Nous sommes ici pour aider les gens, point à ligne.»
Malgré ces obstacles, Enrique souhaite garder le cap.

« Après 40 ans de service, jamais nous n’avons compté d’incident impliquant la mort d’hommes. Et Dieu sait si les moments périlleux n’ont pas manqué. Deux ans auparavant, j’ai failli y passer. En quittant Atalaya, le moteur ne répondait plus et j’ai dû atterrir d’urgence sur une plage.»
Impossible de parler d’Enrique sans aborder la douloureuse période du terrorisme qui a profondément marqué la région pendant deux décennies. «Pour nous, les problèmes avec le Sentier lumineux ont commencé en 1990. Cet avion s’est pris quelques balles, d’ailleurs.» Une fois, on lui a braqué une arme derrière la tête. Quatre terroristes cachés à Puerto Ocopa le prenaient en otage pour qu’il les amène à Satipo. « Je les ai averti que les militaires allaient fouiller l’appareil, quoiqu’il arrive. Ils n’ont rien voulu savoir. Comme de raison, ils se sont fait prendre. »
À plusieurs reprises, le destin des Ailes de l’Espérance a croisé celui du peuple ashaninka. En 1990, alors que 329 autochtones étaient pris au piège par les terroristes sur les hauteurs de la cordillère de Vilcabamba, Enrique a complété la vaillante mission du pilote Armando Velarde lors du dernier vol d’évacuation tel que raconté dans le récit du père franciscain Mariano Gagnon, « Les guerriers du paradis ».
« Je crois que la principale erreur du Sentier lumineux a été de donner le pouvoir aux ignorants. Ils s’en prenaient à leurs propres gens plutôt que de lutter contre le système qui les opprimait. »

Derrière nous, les deux sœurs attendent patiemment que la discussion se termine. Enrique monte à bord de son fidèle OB-1145. Je les regarde s’envoler avec cette fâcheuse impression que le temps file trop vite et qu’il faudrait des jours, voire des semaines pour recueillir le récit complet d’une vie si aventureuse.

David Riendeau