En pleine Amazonie péruvienne, une poignée de professeurs luttent pour la survie culturelle de peuples autochtones menacés d’assimilation.

David Riendeau (Région d’Ucayali – Pérou) « Où est l’enseignant? » demande la professeure Darinka aux villageois de la communauté ashéninka de Puerto Esperanza. « Parti en ville. Il disait être malade. De toute façon, c’est un ivrogne», lui répond-on. Nul ne sait quand reviendra l’enseignant engagé par l’État péruvien, d’autant plus qu’il laisse l’un des deux étudiants de la professeure Darinka, en principe en stage d’observation, donner tout seul les cours aux enfants de niveau primaire.
Depuis une semaine, la professeure Darinka descend le cours des fleuves Tambo et Ucayali en bateau à la rencontre de ses étudiants autochtones qui sont en stage dans leur communauté. « Trop souvent, les instituteurs venus des autres régions du pays considèrent le fait de travailler ici comme une punition. Ils s’absentent comme bon leur semble », constate-t-elle.
Le futur instituteur, Ronaldo Sanchez, 24 ans, avoue qu’il n’y s’attendait pas. « J’essaye de prendre la situation avec du sang froid, même si plusieurs des jeunes sont des membres de ma famille. C’est surtout la fierté d’enseigner dans ma langue maternelle auprès des miens qui me motive.»

À gauche, le maître de langue yiné, Remigio Zapata Cesareo et ses trois étudiants. La langue autochtone yiné, localisée dans l’Amazonie péruvienne, n’est parlée que d’environ 3000 individus.

Dans sa communauté 400 âmes, les défis à relever sont immenses. L’alimentation de base est pauvre et les médicaments sont rares. Faute de savoir-faire, les trois puits d’eau potable du village se sont dégradés rapidement. Moins visible, mais peut-être plus pernicieux comme problème, l’assimilation culturelle guette les nouvelles générations qui perdent peu à peu leur langue maternelle au profit de l’espagnol.
Les espoirs de cette communauté établie sur le fleuve Ucayali reposent en bonne partie sur les épaules de Ronaldo qui poursuit ses études en enseignement au centre universitaire Nopoki.
Situé dans la ville d’Atalaya du département d’Ucayali, le centre universitaire Nopoki vise à former parmi les autochtones de l’Amazonie des enseignants bilingues de niveau primaire. La première cuvée approche. En décembre 2011, environ 25 gradués retourneront dans leur communauté pour y affronter les importants défis culturels qui les attendent.
L’investigateur du projet, l’évêque de San Ramon, Gerardo Zerdin, croit que le système d’éducation pratiqué par l’État dans les régions de l’Amazonie contribue à l’acculturation de ses quelque 40 minorités linguistiques. « Officiellement, il existe des écoles bilingues, mais certaines n’ont aucun professeur qui parle la langue maternelle des habitants. Le jeune indigène perd peu à peu son identité. Imaginez-vous le scandale si un professeur unilingue anglophone venait donner un cours dans une classe francophone au Québec? »

Affilié à l’Université catholique Sedes Sapientae de Lima, le centre Nopoki, qui a ouvert ses portes en 2007, offre à 250 étudiants de l’Amazonie péruvienne une formation d’enseignant au primaire en quatre langues autochtones : l’ashaninka, le yiné, le shipibo et l’ashéninka, un véritable défi pédagogique où tout était à faire. « Lorsque leur langue sert avant tout à désigner des choses concrètes en lien avec leur quotidien, il devient difficile d’enseigner des concepts abstraits », explique Mgr. Gerardo Zerdin. « En ashaninka, aucun mot n’existe pour désigner des concepts de psychologie. À partir de la littérature espagnole, les étudiants doivent adapter ce vocabulaire dans leur propre langue, quitte à inventer de nouveaux termes. »
Étangs de pisciculture, basse-cour, plantation d’arbres fruitiers, puis d’eau potable, l’institution, légèrement en retrait de la ville, a des airs de ferme. Tous les étudiants du programme participent aux corvées d’entretien et aux travaux d’agrandissement du campus. Sous les toits de feuilles de palmier tressées de la cafétéria, les jeunes discutent entre eux dans leur langue maternelle. Rapidement, ils ont pris conscience de l’apport positif à leur peuple. Dimas, un jeune homme de Torinomashi sur le fleuve Ucayali, souhaite devenir enseignant pour améliorer le sort des siens. « Pour changer notre communauté, il faut commencer par changer nous-mêmes. On doit apprendre tout ce que l’on peut ici et le reproduire chez nous. »
Quant à Délio, 19 ans, de Santa Rosita sur le fleuve Tambo, il hésite entre devenir infirmier ou prêtre. À l’instar de plusieurs de ses compagnons de classe, il sera le premier de son village à recevoir un diplôme d’études supérieures. « Mes parents sont fiers, mais c’est beaucoup de pression en même temps. »

Aux dires de son directeur académique, Hilario Castilla, le centre Nopoki a souffert du mépris des autres institutions qui ne croyaient pas au sérieux du projet. « Souvent nos étudiants nous demandaient si nous formions une vraie université. Et aujourd’hui, des jeunes de toutes les régions de l’Amazonie péruvienne désirent venir ici. L’an prochain, toutes les communautés de la nation shipibo aura son instituteur ou son stagiaire du centre Nopoki. C’est en soit une première victoire. »
Toujours est-il que le véritable examen pour cette université de la jungle se fera en décembre lorsque les tout premiers gradués retourneront dans leur communauté armée de leurs livres et de leur craie. Une question se pose : peut-on freiner l’érosion d’une culture? Tous les artisans du centre Nopoki s’accordent pour dire que la tâche à accomplir est énorme, mais que rester immobile serait une énormité. « Le jeune indigène flotte quelque part dans l’espace», résume Mgr. Gerardo Zerdin. « Il connaît à peine sa propre culture, mais ne peut s’identifier à la culture globale puisqu’il est différent de jeunes Occidentaux. Nous espérons qu’au centre Nopoki, il récupère une partie de sa culture pour s’orienter à travers la modernité. »