(Satipo – région de Junin) Mon compagnon de route est sans doute le plus grand casse-cou qui existe de l’est des Andes jusqu’à la frontière avec le Brésil. Baratineur, motocycliste hors pair, fier-à-bras, aventurier, mais surtout loyal envers ses amis, Anibal Raphael Cardenas s’ennuie s’il ne joue pas avec la mort.
Une fois, il s’est perdu en montagne. Deux jours sans boire ni manger avec un froid incisif qui vous lacère la peau. Maintenant, il prend la liberté d’en rire à gorge déployée. À 16 ans, Raphael était déjà champion national de karaté. Pendant des années, son sensei l’avait entraîné pour en faire un athlète de calibre mondial. Sans doute aurait-il atteint son but si un grave accident ne l’avait pas cloué des semaines sur un lit d’hôpital. Cette fois-ci, Raphael a échappé à la mort, mais il a dû laisser une partie de son crâne sur la table d’opération, aujourd’hui remplacée par une plaque de métal.

J’ai fait la connaissance de Raphael lors d’un voyage à Satipo l’an dernier. Avec lui, j’ai eu mon premier contact avec la réalité de la selva, ainsi désigne-t-on l’immense jungle qui s’étend de la cordillère jusqu’à l’embouchure du fleuve Amazone. Nous avions pris le bateau sur le fleuve Tambo jusqu’à Betania, une communauté du peuple autochtone ashaninka. Rapidement, j’ai été touché par la beauté fragile de cette région disputée par les intérêts les plus divers : forestiers, compagnies gazières, politiciens corrompus, narcotrafiquants, spéculateurs sans scrupules. Raphael me parlait déjà d’autres lieux plus reculés où les autochtones vivaient encore selon leurs traditions. Je brûlais de continuer, mais j’en étais à la toute fin de mon voyage et l’université commençait dans 10 jours. Si le devoir me rappelait au Québec, mon imagination continuait d’explorer ces contrées que j’imaginais remplies de mystères et de merveilles. J’ai mis les bouchées doubles pour revenir au Pérou le plus vite possible. Neuf mois bien comptés pendant lesquels je ne voyais presque personne, trop occupé à travailler et à terminer mon baccalauréat en journalisme. Mon diplôme décroché et mon argent récolté, j’ai pris le premier avion Montréal-Lima. Quelques jours plus tard, je rends visite à Raphael chez lui à San Isidro. Je prends de ses nouvelles. Il est papa pour la deuxième fois. Je suis de nouveau célibataire. La conversation bifurque au sujet de la selva et des possibilités d’y faire de jolies excursions.
Me proposer de voyager avec lui de Satipo à Atalaya en moto lui a paru aussi naturel que d’aller au coin de la rue acheter un litre de lait. Quelques 225 kilomètres séparent les deux villes et traversent le Grand Pajonal, un haut plateau forestier sur lequel vivent de nombreuses communautés ashaninkas. La route 5SA, très accidentée, longe sur une grande distance le fleuve Unine à flanc de ravin et offre un parcours aux paysages majestueux. Raphael s’y rend en moins de six heures s’il roule à pleine vitesse. De quoi faire rêver n’importe quel journaliste novice en quête de dépaysement. Le seul ennui, c’est que je n’ai jamais enfourché une motocyclette de ma vie.

– Tu sais monter à vélo?

– Ouais.

– Tu sais conduire une voiture?

– Ouais.

– Alors, tu sais monter une moto.

Nous partons un jeudi après-midi après de longs, mais nécessaires préparatifs. Entre Satipo et Mazamari, mon moteur s’interrompt chaque fois que je ralentis à une lumière. Il aurait mieux valu lire le manuel d’instruction. Nous dînons à la sauvette avant de nous diriger vers le fleuve Péréné. À la sortie de Mazamari, un barrage policier bloque la route. La tension monte d’un cran car je suis sans permis de conduire. Qui plus est, les deux motos de Raphael ne sont pas immatriculées. D’un signe de tête nous nous entendons pour doubler à toute vitesse un camion qui passe en même temps que nous au niveau du barrage. Je tourne la tête pour constater à ma grande satisfaction que personne ne nous prend en chasse.
Vers 18h, nous arrivons à Puerto Chata, un petit port fluvial sur le rio Péréné où traînent toutes sortes de gens peu recommandables, l’endroit étant un lieu de transit des narcotrafiquants. La modeste bourgade de deux rues est en fait un véritable bourbier où errent quelques chiens misérables en quête d’une pitance. Nous garons les motos au rez-de-chaussée d’un motel de deux étages frêle comme du bois d’allumettes. Dehors, une toute petite femme au visage racorni entretient un brasero sur lequel cuisent de faméliques anticuchos de poulet. Nous prenons place près d’elle sur de minuscules bancs de bois. La vieille dame nous sert une brochette de poulet huileux en nous dévisageant de ses yeux brillants comme des escarboucles. Les braises qui rougeoient nous procurent un peu de chaleur. Plus loin, quelques hommes à la mine lugubre dînent à la lueur du téléviseur d’un restaurant sans nom. Une chienne enceinte, sale et maigre nous regarde d’un air piteux. Nous lui lançons la peau et les os de notre brochette. De l’autre côté de la rue, une jeune prostituée, pas plus de 20 ans, de type amazonien, les traits doux mais tristes, trop fardée, pansue, attend ses premiers clients dans l’entrebâillement de la porte d’un bar désert. Nous commandons une bière. D’un pas nonchalant, elle nous apporte une bouteille et un verre.

– Tu veux danser, lance-t-elle à Raphael d’un faux air enjoué.

– Ouais, pourquoi pas, répond-il du tac au tac en se levant.
Son petit rire nerveux révèle qu’elle a peur, malgré tout. Elle décline l’offre et retourne à son poste pour guetter les passants dans la rue. Raphael se rassoit en riant. Nous discutons un peu, avant que la fraîcheur de la nuit ne nous refoule jusqu’à notre modeste chambre.

À Lima, Raphael est éleveur de chiens. Il fournit les animaleries des quartiers aisés de la ville. Avec son physique de dur à cuir, il a vite compris que pour accéder à la haute société liménienne, il lui fallait une excellente carte d’affaires :
Lorsque vient le temps d’approcher un futur gros client, j’envoie mon amie mannequin. Si je devais m’en charger personnellement on ne me laisserait pas passer la grille d’entrée avec ma gueule de créole. Nous vivons encore dans une société très hiérarchisée.
À Satipo, où il a passé une bonne partie de son enfance, il multiple les projets. Il rêve d’un gymnase, d’une fermette loin dans la jungle sur laquelle il pourrait cultiver son café et élever ses chevaux.
Je vais vendre le commerce d’élevage de chiens. C’est beaucoup de stress. J’aimerais vivre ici de nouveau, mais avant, je dois convaincre ma femme de déménager, et, tu peux me croire, c’est plus difficile que de survivre en montagne!

Le lendemain, nous parvenons vers 13 h à Nuevo Pozuzo, un village de producteurs cafetiers dans la vallée de Santa Cruz. La plantation du vieux Luicho Gill s’y trouve. Bien que son nom et que ses ancêtres soient britanniques, l’homme se considère avant tout Péruvien. Raphael est un ami de la famille depuis longue date. Devant la maison, la sécheuse à grains émet un bruit d’enfer. Les grains dégagent une odeur d’amertume qui donne un peu la nausée. Ici et là, quelques ouvriers, tous jeunes, s’affairent dans la plantation. Nous entrons dans la cuisine, une petite cabane de bois située à vingt pas de la maison.
Raphael et moi partons pour une courte expédition dans une cuve qui se trouve dans le boisé de la plantation, à une demi-heure de distance. Mon compagnon taille à la machette un passage à travers les épais branchages et les lianes. L’humidité devient rapidement suffocante. Je prends en photo quelques papillons qui virevoltent autour de nous. Au bout d’un moment, nous descendons une pente assez abrupte qui mène à un petit ruisseau. L’atmosphère devient moins oppressante. De l’autre côté se dresse une paroi rocheuse où coule un mince filet d’eau cristalline. À dix mètres de notre position, la paroi forme un coude au bas duquel est dissimulée l’embouchure de la cuve. Nous bondissons d’une roche à l’autre. Nous entendons un couinement, puis un second, un troisième. Enfin toute une série de couinements qui proviennent de la cuve. Des cochons sauvages! Raphael me tend un bâton qui gisait au sol.

– Mieux vaut faire un bruit d’enfer, parce que si nous les surprenons à l’intérieur. Ils vont nous botter le cul pour sortir d’ici. Il faudra frapper de toutes nos forces.
Je me racle le fond de la gorge, nerveux à l’idée de devoir affronter une harde de cochons sauvages. Quelle fin stupide que de mourir bouffés par des porcs quelque part dans la jungle. D’un commun effort, nous poussons un long hurlement de macaque en furie. Les couinements s’estompent. Nous nous suivons de près dans l’embouchure de la cuve. Quelques chauves-souris affolées nous rasent le cuir chevelu. Aucun cochon ne sort. Les animaux ont dû prendre la fuite par quelque galerie secondaire. La cuve s’avère plutôt vaste. Par endroits, elle fait environ deux mètres de hauteur par huit de large. Le sol est composé de vastes pierres plates couchées les unes sur les autres nous donnant l’impression de marcher sur un jeu de domino géant. À notre gauche, une crevasse dont il est impossible de mesurer la profondeur – sans doute la harde s’est-elle échappée par là – attise notre curiosité. Il faudrait de meilleures bottes, des casques et une corde solide pour explorer la totalité des lieux. Plus loin, la cuve se resserre. Nous devons incliner la tête. Plusieurs accumulations calcaires se forment çà et là.

– Regarde! On dirait un phallus.

– Oui, cela y ressemble à s’y méprendre. Nous sommes dans la Cuve du phallus.

– Imagine les années nécessaires à sa formation. Tu crois qu’il existe beaucoup de phallus naturels en pierre dans le monde? Ça pourrait devenir un lieu de pèlerinage de la fertilité. On invente une légende avec les Ashaninkas, et le tour est joué.

À la sortie de Nuevo Pozuzo, le chemin s’engouffre de nouveau dans la jungle. Un épais nuage de poussière s’élève devant nous. Un immense camion, chargé de pierres concassées, entame la longue ascension d’une pente de 300 mètres faites de courbes serrées. Raphael m’invite d’un geste à aller de l’avant. Je regarde l’espace de manœuvre entre le mastodonte et le fossé. Minuscule. Mon compagnon me lance un regard de défi. Il part en flèche pour se placer dans l’angle du miroir du camion. Puis, il l’interpelle d’un sifflement. « Écarte-toi, laisse-nous passer », fait-il signe de sa main libre. Le chauffeur nous concède un petit espace sur la voie. Raphael se faufile avec aisance. J’hésite un instant, la poussière soulevée m’empêche d’y voir clair. Dans moins de deux minutes, je vais cracher mes poumons. Au diable le danger! Je fonce à mon tour. Moins d’un kilomètre plus loin, nous nous butons à un autre camion, puis à un troisième. En tout, nous doublons un convoi de six véhicules lourds. Cette étape franchie, je respire avec liberté… (A suivre)

David Riendeau