(Satipo – région de Junin) Voir article précédent

La route 5SA longe sur plusieurs kilomètres le fleuve Unine. La pluie des derniers jours a dégradé l’état de la chaussée en de multiples endroits, réduisant la terre battue à l’état de vase rouge. Le long de la voie, des nuées de papillons viennent à la recherche des sels et minéraux présents dans les flaques d’eau ou dans l’urine des animaux et des passants. Notre passage soulève des nuages de ces magnifiques insectes, si bien que plusieurs d’entre eux me caressent le visage ou se posent sur mes mains. Des dizaines de milliers battent de leurs ailes orange, bleues, jaunes et vertes virevoltent autour de nous.

Raphael Cardenas (crédits: David Riendeau)

Parvenus à une chute qui marque un point de repère entre Satipo et Atalaya, nous prenons une pause.

– Laissons les moteurs refroidir un temps, recommande Raphael. Reste la plus longue ascension de la route et je ne voudrais pas qu’on tombe en panne là-bas. Avant de monter, il y a une descente de quelques kilomètres. Contente-toi de resserrer l’embrayage pour laisser entrer l’air frais dans le moteur.
J’ouvre une conserve de thon. Nous nous asseyons à l’ombre contre une roche en face de la chute. La liberté a une saveur de poisson et d’huile végétale, que je me dis. Vingt minutes plus tard, nous enfourchons de nouveau nos motos. Vient la descente, puis enfin l’ascension. Nous parvenons au sommet d’un haut plateau herbeux qui domine tous les environs. Majestueux. Quelque-part au-delà de ces collines verdoyantes au nord-est se trouve Atalaya.
Nous roulons à vitesse modérée. Une fois sur l’autre rive, nous prenons notre rythme de croisière jusqu’au sommet d’une chaine de collines verdoyantes. Au loin, les vallées des fleuves Tambo et Ucayali. La faim, la fatigue et la soif nous fouettent. En moins de deux heures, nous dévalons les pentes jusqu’à Atalaya.
Notre arrivée fait une petite sensation dans la ville riveraine d’à peine 10 000 habitants. Avec nos casques, nos bottes de pluie, nos sacs à dos chargés à en déchirer les coutures, nos bolides et nos sales gueules maculés de boue, nous avons plus l’air de mercenaires en campagne que d’honnêtes voyageurs.

Nous passons une semaine dans la ville. Nous connaissons notre lot d’aventures et d’émotions fortes. Un soir, alors que nous sommes attablés à une terrasse en compagnie d’une amie, une question me brûle des lèvres :

– Qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu aies une plaque de métal dans le crâne?

– On m’a tiré dessus.

– Quoi?

– Je t’ai jamais raconté? Du temps de la subversion, je m’étais créé beaucoup d’ennemis à Satipo. Pour éviter les problèmes, ma famille a déménagé à Lima. On s’imaginait avoir la paix une fois pour toutes. Chaque soir, je sortais faire mon jogging avec des lunettes fumées et un capuchon pour masquer mon visage. Après un certain temps, j’ai baissé la garde et je suis sorti la tête découverte. Sur la route qui longe la plage, une voiture s’est mise à ma poursuite. Sur le coup, j’ai su que c’était eux. Un type a sorti son arme par la fenêtre et a tiré. Jamais je n’ai autant couru de toute ma vie. Une première balle m’a traversé le bras droit. Elles fusaient autour de moi. Ils ne lâchaient pas prise. Je me concentrais à courir en zigzaguant pour éviter d’être touché. Une balle s’est logée dans ma tête. Je suis tombé face première contre le sol. Les types ont pris la fuite, convaincus qu’ils avaient complété le boulot. À l’hôpital, ma mère ne m’a pas reconnu. L’opération et les médicaments m’avaient complètement atrophié. Mon corps était devenu chétif. Je me sentais faible. Le docteur m’a dit que je devais oublier le sport. C’était mal connaître Anibal Raphael Cardenas! Bien sûr, devoir abandonner la compétition m’a laissé un vide terrible, mais je ne suis pas à plaindre. L’événement m’a appris à être humble. Avant, j’avais beau être une machine de combat, j’étais une merde à l’intérieur. En dehors de mon petit cercle d’amis, je n’adressais la parole à personne, je me considérais meilleur qu’eux. Dieu a puni mon arrogance.

Raphael et des autochtones ashaninkas à Chincheni (crédits David Riendeau)

Jeudi matin, Raphael et moi quittons Atalaya vers 10h et, déjà la chaleur est étouffante. J’ai la tête qui cuit sous mon casque.
Une demi-heure après notre sortie, ma moto présente des signes d’épuisement durant l’ascension d’une série de collines. Je baisse de vitesse, mais trop tard. Le moteur s’étouffe. Je reste planté au beau milieu de la côte, tandis que Raphael disparaît au loin. Désagréable impression de retour à la case départ. Gardons notre calme. Je mets pied à terre. J’attends une minute. Mon compagnon ne revient pas. Tant pis, il est grand temps de me débrouiller tout seul. Je pars la moto. Le moteur tourne au neutre. Je me donne un élan pour avancer, mais la gravité est plus forte que les muscles de ma cuisse droite. Mon véhicule recule d’un mètre. Peu s’en faut pour que je tombe sur le côté. Deuxième tentative, même résultat. Je suis toujours entraîné vers le bas ou pis, encore, mon moteur s’éteint. Je me mets à grogner. Maudit soleil, maudite moto, maudite pente raide, maudit voyage! Dernier essai, que je me dis, et, s’il ne fonctionne pas, la moto est bonne pour le ravin. Pour ne pas reculer, je positionne la moto en travers de la voie. Je prends une grande inspiration. J’enclenche en première vitesse sans relâcher l’embrayage. Je pousse l’accélérateur à fond. Un-deux-trois, bonsoir, elle est partie! Au sommet de la colline, Raphael m’attendait. Je lui raconte ce qui s’est passé. Il dit que mon moteur va surchauffer. Nous nous rangeons sur le côté environ 20 minutes, le temps de vider une conserve de thon et de boire ce qui restait de la bouteille d’eau. La température du moteur redescend et celle de ma tête aussi.
L’ascension des autres collines se déroule sans grande difficulté. En milieu d’après-midi, nous arrivons à Chincheni, une petite communauté ashaninka d’environ 200 âmes. À notre venue, les enfants se cachent dans leur maison. Nous laissons notre moto sur le chemin. Raphael demande à une femme qui sort de sa demeure si elle a du mazato à nous vendre. Elle revient avec une bouteille de 2,5 L remplie de la boisson de manioc et de patate douce. J’apprécie peu ce breuvage à l’arrière-goût farineux, mais c’est tout ce que ces gens ont à boire. Mon ami sort de son sac à dos un sac de petites billes, des miroirs, des boucles d’oreilles, des peignes fins, des frondes et d’autres objets que nous avions achetés lors d’une excursion l’année dernière pour distribuer aux villageois. Les yeux des enfants brillent au moment où ils observent les petits cadeaux, quelques-uns sourient timidement avant de s’enfuir. Le chef de Chincheni est parti en ville. Nous devrons demander l’hospitalité au sous-chef, Bernardo. Raphael part à sa rencontre. Je dois patienter ici. Il revient une demi-heure plus tard. Je commençais à me faire du souci.
– Bernardo veut te rencontrer. Tu as l’autorisation écrite de la fédération autochtone?

– Oui. Il y a un problème?

– Au début, il a refusé, m’informe-t-il en me chuchotant à l’oreille. Il ne souhaitait pas de gringo dans la communauté en l’absence du chef. Mais je lui ai raconté que tu étais un auteur de contes pour enfants, un type bien qui voyage avec peu de moyens. Toutefois, ça va te coûter 30 soles (12 $) pour dormir ici et pour le déjeuner. Pour prendre des photos, attends que je lui explique pour ne pas provoquer de réactions violentes.
Je hoche la tête. Nous traversons quelques taillis avant d’arriver à une modeste maison devant laquelle un petit attroupement de villageois s’est formé, surtout des enfants et des femmes, la majorité des hommes sont dans les champs. Raphael m’introduit à Bernardo qui me pose quelques questions. Il lit avec attention l’autorisation écrite. Il me jauge du regard. Je sue à grosses gouttes. Saleté de chaleur. J’ai l’impression d’être un personnage dans un mauvais western spaghetti à la différence près que je suis sans arme et qu’eux ont leur escopette et leur machette à portée de main.

– Je t’en prie, dépose ton sac à dos. Tu dois être fatigué.
Il accepte notre présence dans la communauté. Nous buvons un peu de mazato. Raphael continue son boniment habituel, s’enquiert des récoltes, distribue d’autres colifichets. Il va jusqu’à donner deux polos et une paire de pantalons qui valent pas moins de 30 dollars chacun. Je sens qu’il le fait avec un léger pincement au cœur mais, en bon diplomate, il distribue tout sourire. Au bout d’un temps, les villageois retournent à leurs activités. Bernardo demeure avec nous. Il nous apporte un bol de racines de manioc cuites à la braise avec un peu de poisson séché. Je grignote un bout de racine. La chaleur m’a privé de tout appétit. En aucune occasion, notre hôte ne nous offre de visiter le reste de la communauté. Soit par prudence, soit par jalousie, il veut nous garder en sa compagnie. Peut-être est-ce préférable ainsi. Les villageois fêtent ce soir. Lorsqu’ils s’enivrent de mazato fermenté, ils deviennent imprévisibles. Le soleil se couche vers six heures. Je me lève pour préparer le souper. J’ajoute de la sauce tomate aux pâtes bouillies. J’aurais dû acheter d’autres conserves de thon et un oignon pour donner plus de goût au plat. Je nous sers une ration, puis nous donnons le reste à la famille de Bernardo qui nous regardait manger avec des yeux de loups. Mon regard erre dans la lueur des flammes.

– Pour mon prochain séjour en Amérique du Sud, je pense me procurer une bonne caméra et tourner une émission de voyage d’aventure.

– On pourrait facilement descendre le cours des rivières en bateau et débarquer dans des lieux reculés, visiter des communautés autochtones, montrer leurs traditions. Je peux t’amener dans des endroits où personne ne va.

– Ne manque plus que le financement. Il faut avoir les reins solides pour appuyer un projet de la sorte. Mais on peut y arriver. Un jour, tu vas faire de l’argent avec moi.

– On va faire la paire, tu es un type imaginatif et moi, un vrai casse-cou.

David Riendeau