Bolivie : Evo Morales, entaché par la répression menée contre les indigènes d’Amazonie, cède du terrain

Bolivie, Politique — Par le 27 septembre 2011 à 18 h 44 min

La crise sociale suscitée par la construction d’une route dans la région amazonienne de la Bolivie s’est accentuée, ces derniers jours, suite à l’intervention des forces de police contre les manifestants indigènes qui s’opposent à ce que le tronçon routier traverse le Parc National Iseboro Sécure (TIPNIS ou Territoire Indigène et Parc National d’Isiboro Sécure), situé au coeur d’une réserve naturelle. Cela fait maintenant plus de 40 jours que plusieurs milliers de natifs ont entrepris une marche (débutée précisément le 15 août) depuis la capitale du département du Beni, Trinidad, dans le but de rejoindre la capitale, La Paz.

Avec cette action médiatisée, les indigènes du Tipnis souhaitent faire pression auprès du gouvernement du président de gauche, Evo Morales, pour qu’il renonce à ce projet qu’ils considèrent comme une véritable menace pour l’environnement et pour leur propre intégrité. Le parc naturel, créé en 1965, est reconnu comme « un territoire indigène » depuis 1990, il se situe entre les régions de Cochabamba (au centre du pays) et le Beni (au nord-est du pays), il s’étend sur une superficie de 12 000 km², la réserve qui est habitée par environ 7 000 individus, dispersés sur 53 communautés indigènes abrite en son sein 714 espèces animales et plus de 400 espèces de fleurs, l’on estime également que près de 3000 espèces de plantes n’ont pas encore été répertoriées. L’axe routier qui suscite la polémique et la colère des natifs doit relier Villa Tunari (à Cochabamba) à San Ignacio de Moxos (au Beni), un tracé qui empiète sur ce trésor écologique.

Marche indigène contre le projet routier

Dimanche 25 septembre, les autorités ont donc donné l’ordre aux forces de police de disperser, par la force, une foule de 1500 manifestants indigènes localisés près du village de Yucumo, à environ 300 kilomètres de la capitale. Les policiers ont dès lors fait usage de bombes lacrymogènes, et ont dispersé les protestataires à coups de matraque, une action que le sous-commandant à la police, le général Oscar Muñoz justifie par des actions menaçantes de natifs armés de flèches. De son côté, le leader indigène « Défenseur du Peuple », Rolando Villena, a affirmé que les forces de police étaient intervenues, de façon musclée, alors que les indigènes s’apprêtaient tout simplement à dîner, il en a appelé dès lors au président de la République pour que cesse la violence contre les manifestants. Un appel au calme a également été lancé par le bureau de l’ONU à la Paz dès l’annonce de mesures répressives. La déléguée des Nations unies en Bolivie, Yoriko Yasukawa, en avait appelé dès dimanche au calme « Tout d’abord, il faut que cesse la violence, et il convient également de rappeler aux autorités, ce à tous les niveaux, qu’il est de leur responsabilité d’éviter route forme de violence et de protéger les citoyens », des déclarations faites à l’Agence d’informations Fides.

« Nous regrettons énormément ce qui s’est passé, car nous avons pendant tout ce temps oeuvré en faveur du dialogue, et c’est réellement déplorable que de tels actes de violence aient eu lieu » avait-elle ajouté.

Les images diffusées à la télévision ont clairement montré plusieurs manifestants indigènes molestés, gisant à terre, dont des femmes, des mères de famille qui, durant la charge policière, ont été séparées de leurs enfants apeurés. De nombreuses arrestations ont été réalisées à l’encontre de dirigeants en cette journée qui a fait plusieurs blessées. Des indigènes évoquent même le décès d’un jeune enfant et la disparition de 37 individus, ce que nie en bloc le gouvernement.

Dimanche les forces de police sont intervenues brutalement contre les manifestants indigènes

La tension est montée d’un cran lorsque, samedi, un groupe de femmes a ‘pris en otage’, durant quelques heures, le ministre des Affaires étrangères, David Choquehuanca, une action qualifiée par le gouvernement de « séquestration » bien que le principal intéressé, lui-même d’origine aymara (à l’instar du chef de l’État), s’est refusé à usiter ce mot pour qualifier l’action en question. Ce conflit social oppose non seulement le président de la République à un socle important de son électorat, à savoir les communautés indigènes dont il est lui-même issu, mais il divise également les citoyens puisque beaucoup soutiennent le projet routier du président. Parmi les soutiens du gouvernement on peut noter les cultivateurs de coca du Chapare et de nombreux paysans qui considèrent la construction de la route comme un moyen de développement économique. Les indigènes craignent de perdre leurs terres avec l’implantation incontrôlée et massive des cocaleros du Chapare, bastion du président, dans une zone jusqu’alors préservée.

La ministre de la Défense se désolidarise du gouvernement et présente sa démission

Cecilia Chacón et Evo Morales

Face à la grogne insistante et aux débordements de ces dernières heures, la ministre de la Défense, Cecilia Chacón a remis sa démission (le 26 septembre) en signe de désaccord avec l’opération de police menée contre les manifestants indigènes. Le premier ministre, Sacha Lorenti, a quant à lui affirmé que l’opération était nécessaire afin que les protestataires et les défenseurs du projet routier, postés un peu plus en amont de la marche (faisant barrage aux marcheurs), ne s’affrontent pas. Lors d’une conférence de presse effectuée depuis le Palais du gouvernement, le ministre de l’Intérieur, Llorenti a déclaré « l’action menée avait uniquement pour but d’éviter un affrontement entre civils » tout en précisant que s’il y avait eu des abus à l’encontre des manifestants, il y aurait une enquête d’effectuée, et il a ainsi promis de sanctionner ceux qui auraient fait montre d’un excès de zèle lors de cette opération coup-de-poing. La ministre de la Défense a préféré renoncer à ses fonctions d’État en présentant sa démission à Evo Morales en ajoutant « qu’elle ne partageait pas la mesure d’intervention prise par le gouvernement ». Selon elle, il y avait d’autres moyens d’intervenir dans le cadre d’un dialogue respectueux des droits de l’homme, sans violence et en accord avec la défense de la Terre Mère. « Les décisions prises ne font que renforcer la manipulation de la droite […] dans le but d’attaquer le processus de changement qui a tant coûté aux Boliviens » a déclaré l’ancienne fonctionnaire. Une décision qui est lourde de conséquences, car elle témoigne d’une réelle fracture au sein du gouvernement alors que le conflit risque de s’étendre.

Le ministre Llorenti a tenu à rappeler que, samedi, des manifestants parmi lesquels de nombreuses femmes n’avaient pas hésité à contraindre le ministre David Choquehuanca à marcher à leur côté afin de rompre le cordon policier, ce dernier avait fait le déplacement dans la localité de Limoncito pour entreprendre un dialogue avec les indigènes et écouter ainsi leurs revendications. « Les manifestants ont séquestré le ministre et l’ont utilisé comme bouclier humain afin de forcer un barrage policier », a affirmé le ministre tout en précisant que son homologue avait tenté de dissuader les natifs de poursuivre leur marche afin qu’ils n’affrontent pas un groupe de contre-manifestants favorables à l’action du gouvernement. Le président Morales a égratigné son image d’indigéniste et d’écologiste convaincu en adhérant au projet de construction routière financée en grande partie par le voisin brésilien. En effet, le chef de l’État a inauguré, en juin dernier, la construction de la route qui atteindra une longueur de 300 km. Les travaux réalisés par l’entreprise brésilienne OAS ont nécessité l’investissement de près de 415 millions de dollars, dont 332 millions financés par le Brésil, un crédit accordé par la Banque Nationale de Développement économique et social (el Banco Nacional de Desarrollo Económico y Social ou BNDES) du pays lusophone.

Le président socialiste Evo Morales suspend le projet routier du Tipnis et annonce un référendum

Cependant, dernier coup de théâtre, face aux sévères critiques reçus à son encontre, et afin de désamorcer les tensions, le président Morales a annoncé hier, en fin de journée, qu’il suspendait provisoirement la construction du tronçon incriminé jusqu’à ce que soit organisé un grand débat national. Il a annoncé la mise en place d’un référendum (ce qui pourrait prendre entre six mois et  un an) dans les régions concernées par le projet routier, à savoir dans les départements de Cochabamba et du Beni. Si le projet est entériné par la population, les travaux reprendront et des améliorations seront apportées. Une façon détournée pour Morales de consulter la population entière plutôt que les indigènes seuls, dans le cadre de la loi de consultation préalable, un moyen de s’assurer davantage de soutien parmi des votants qui ne sentent pas directement menacés par le projet.

Cette construction tient à coeur au chef de l’État qui considère cette réalisation comme un progrès devant favoriser une meilleure intégration sociale des populations, il a également souligné que le projet bénéficiait des licences environnementales nécessaires.

« Nous allons consulter les départements via un référendum. Qu’ils disent oui ou non, j’ai toujours dit que gouverner c’était obéir au peuple. Si le référendum est favorable, il faudra faire une étude afin que le tracé soit plus réalisable, direct et solide, et qu’il soit le moins préjudiciable possible à l’environnement ».

(Article rédigé par Aline Timbert)


INDIGENAS DETENIDOS Y GOLPE par videosrctv


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