Chili : Les indigènes mapuches font entendre leur voix en défilant à Santiago

Chili, Politique — Par le 12 octobre 2011 à 12 h 01 min

Il y a quelques jours, le représentant mapuche Fidel Tranamil a dénoncé ouvertement l’État chilien en l’accusant de « commettre un génocide dissimulé envers le peuple mapuche », une déclaration effectuée dans un rapport remis à la Commission de soutien au peuple mapuche afin d’attirer l’attention de l’ONU et du Parlement européen sur les abus commis par les autorités chiliennes envers le peuple indigène. La Commission de soutien au peuple mapuche a débuté au mois de septembre une tournée de sensibilisation d’un mois dans plusieurs pays d’Europe dans le but de donner de plus amples informations sur le processus de lutte engagé par les Mapuches, ainsi que sur leurs revendications et propositions politiques, sociales, économiques et culturelles.

Fidel Tranamil a souhaité, en qualité d’autorité religieuse et politique (le Machi c’est-à-dire un chamane), informer le monde sur la situation qu’affronte son peuple sur les territoires Makewe, habités par environ 400 communautés indigènes. Le combat que mènent les Mapuches perdure depuis maintenant 500 ans, comme il le souligne ce fut tout d’abord une guerre menée contre la Couronne d’Espagne durant la Conquête puis la colonisation, puis une lutte menée après l’indépendance du Chili, malgré le traité de Tapiwe datant de 1825 qui stipulait la souveraineté du peuple mapuche.

Le leader mapuche s’insurge contre la pression qu’exerce l’État chilien contre les terres de sa communauté, il mentionne les multiples expropriations qui doivent favoriser les plantations d’eucalyptus et de pins dont le bois et la cellulose constituent des mannes financières, et dont la culture prive les Mapuches d’accès à l’eau. Par ailleurs, la construction de routes suppose, selon le leader mapuche, la perte de contact avec les communautés qui resteront de l’autre côté de la voie de communication.

Les indigènes mapuches se sont opposés, à ce titre, à de nombreux projets transnationaux, tels que l’Aéroport international Makewe qui doit être construit sur leur territoire et qu’ils considèrent comme une menace à leur pérennité en tant que peuple. Tranamil assure que l’État chilien a assuré la protection des particuliers, du système capitaliste, mais en aucun cas il n’a protégé le peuple mapuche dans son ensemble tout en ajoutant que la seule chose qui l’intéresse est le profit. Le représentant du territoire Makewe dénonce la criminalisation à laquelle est soumis son peuple en évoquant la très controversée Loi antiterroriste instaurée sous la dictature du général Pinochet dans le but de mettre fin aux revendications territoriales des indigènes, « nous sommes le caillou dans la chaussure de l’État », a-t-il déclaré pour expliquer la sévère répression dont ils sont victimes. Il a évoqué l’exemple des manifestations étudiantes qui ont fait, à la fin du mois d’août, une victime mortelle parmi les jeunes revendiquant dans les rues, un adolescent de 16 ans pour être précis. Il a affirmé à ce sujet « si un policier tue un Chilien, il est contraint de démissionner, mais s’il tue un Mapuche, il obtient une promotion ». « Je ne légitime aucunement l’intervention par la force sur n’importe quel citoyen, cependant je souhaitais attirer l’attention sur ce qui touche notre communauté », a-t-il ajouté.

Marche mapuche à Santiago

Par ailleurs, lundi 10 octobre a eu lieu une manifestation pacifique à Santiago qui a réuni près 10 000 personnes selon les autorités (12 000 selon les manifestants), celle-ci a été planifiée par l’organisation mapuche Meli Wixan Mapu dans le cadre de la journée des peuples indigènes, un rassemblement qui fait écho à la journée de l’Hispanité ou Fête de la Race célébrée le 12 octobre en mémoire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. La découverte de l’espace Caraïbe a marqué le début de l’instauration du système colonial en Amérique et l’asservissement des peuples natifs, cette journée est synonyme de douleur pour les peuples indigènes, mais aussi de résistance, cette journée de commémoration témoigne par ailleurs de la vision européocentriste de la « Conquête du Nouveau Monde ». Les Mapuches qui représentent 6 % de la population chilienne ont ainsi protesté contre « l’usurpation, la déprédation, et la contamination » de leurs territoires, mais aussi contre l’application de la Loi antiterroriste lors de jugements pour de supposées attaques incendiaires ou occupations illégales de terres pour lesquelles les accusés d’origine mapuche sont traînés manu militari devant la justice. La Loi antiterroriste fut promulguée par Augusto Pinochet sous le régime militaire chilien (1973-1990), plus précisément en 1984 pour faire face à la vague de protestations qui secouait le pays. La loi prévoit l’anonymat des témoins, ce qui rend  plus que difficile et hasardeux la réfutation des accusations et implique également une peine préventive de prison allant jusqu’à deux ans pour les présumés coupables.

Isolina Paillal, porte-parole des organisateurs de la marche, a critiqué les différents gouvernements qui ont toujours regardé de haut le peuple mapuche « en les considérant comme un peuple folklorique » comme s’il servait uniquement d’ornement aux gouvernements qui se sont succédé ». La manifestation a débuté de façon pacifique, cependant un groupe de protestataires encagoulés se sont affrontés violemment avec la police et ont provoqué des troubles sur la voie publique : des feux rouges ont été cassés, des panneaux de signalisation vandalisés et des rues coupées à la circulation. Les forces de police sont intervenues avec des canons à eau et des bombes lacrymogènes afin de disperser les fauteurs de troubles, ce sont 18 personnes qui ont été arrêtées. Le gouverneur Cecilia Pérez a tenu à souligner qu’il s’agissait de faits isolés menés par une centaine de vandales tout en précisant que les représentants mapuches ont tenté d’empêcher ces dérives en formant une chaîne humaine pour bloquer le passage aux troubles-fête. Le peuple mapuche souffre d’une forte discrimination et présente, selon des chiffres officiels, des taux de pauvreté bien plus élevés que le reste de la population chilienne. Ils vivent principalement dans les zones rurales de la région d’Araucanie d’où aussi leur surnom d’Araucans, ainsi que dans la région des Lacs et la région métropolitaine de Santiago (la capitale, Santiago du Chili).

James Anaya

Les représentants mapuches ont fait entendre récemment leur voix jusqu’au siège de l’ONU où ils ont dénoncé de graves violations de leurs droits au Chili. De sévères critiques ont été émises à l’encontre des autorités chiliennes sur la façon dont elles traitent les peuples indigènes, le rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme et des libertés fondamentales des peuples autochtones, James Anaya a fait part de graves manquements « il nous a fait part d’événements récents concernant les prisonniers mapuches, et nous a également tenu informés sur la réforme et l’application de la Loi antiterroriste ». Anaya dénonce le fait que le gouvernement réprime avec excès les manifestations durant lesquelles les indigènes revendiquent leurs droits politiques et leur souveraineté sur leurs territoires ancestraux. Comme le clame Fidel Tranamil Nahuel « le processus centenaire d’aliénation de nos terres ancestrales par des particuliers, ou encore des entreprises nationales ou internationales, avec l’aval des autorités chiliennes, appauvrie nos communautés en empêchant les nouvelles générations de se développer et de vivre correctement en harmonie avec un mode de vie soutenable s’inscrivant dans le respect de la nature ».

Il a ajouté « les projets de développement et de construction d’infrastructures comme la construction de routes, de centrales hydroélectriques et plus précisément le projet de construction d’un aéroport sur le territoire Makewe-Trapilwe, se concrétisent sans que les communautés concernées ne soient consultées, et cela constitue un cas de violation de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail ». Depuis son adoption, la convention n° 169 a gagné une certaine reconnaissance bien au-delà du nombre réel de pays qui l’ont ratifiée. Ses dispositions ont influencé bon nombre de documents politiques, de débats et de décisions juridiques au niveau régional et international, ainsi que des législations et des politiques nationales.

Les dispositions de la convention n° 169 sont en adéquation avec les dispositions de la Déclaration sur les droits des peuples autochtones de l’ONU, et l’adoption de la déclaration témoigne de l’acceptation plus large des principes de la convention n° 169, bien au-delà du nombre de pays l’ayant ratifiée (pour rappel le Chili a adopté dans les faits la résolution en 2008).

(Article rédigé par Aline Timbert)


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