(Santa Cruz de la Sierra – Bolivie) Fin septembre, je m’arrête trois semaines à Santa Cruz, métropole et cœur industriel de la Bolivie, située dans les basses terres orientales du pays. Sous les recommandations d’un couple de Sucre, je dépose mon sac à dos à l’hôtel Ambar. Pour moins de 6 dollars par nuit, j’ai accès à un lit décent et à une salle de bain. Par manque de chance, j’arrive au moment où les propriétaires ont décidé d’élever leur établissement d’un étage sans pour autant baisser leurs tarifs le temps des travaux. Dès 7 h 30, un ouvrier se met à charger des briques, à percer le toit de ciment et à cogner du marteau au-dessus de ma tête. Le tapage quotidien fait rapidement fuir les autres étrangers qui ne restent qu’une seule nuit dans l’hôtel mis à part un Polonais, un petit groupe de Latino-américains et votre humble serviteur.

Quatre jours après mon arrivée, la demoiselle de la réception paraît troublée. Je lui demande ce qui se passe.

– Voilà trois jours que le Polonais n’est pas sorti de sa chambre. Ce matin, nous avons ouvert la porte pour le découvrir inconscient et drogué. La police doit arriver bientôt. À sa venue, il s’exprimait pourtant dans un espagnol correct et donnait l’impression d’un jeune homme poli.

Je sors déjeuner. À mon retour, une forte odeur d’essence et d’excrément emplit tout le rez-de-chaussée de l’hôtel. La demoiselle balaie le plancher de la chambre numéro 6 où se trouvait le touriste polonais. Sur le mur, le pauvre diable avait écrit avec sa merde «Leave me alone». Triste affaire.

Miguel (crédits David Riendeau)

Je monte à ma chambre. Deux gars du groupe des Latino-américains se reposent à l’ombre. Nous nous saluons. L’Équatorien se nomme David et le Colombien, Miguel. Deux artistes de rue, deux gitans du XXIe siècle. La petite société parcourt l’Amérique du Sud depuis quelques mois en direction de l’Argentine. Leur sac à dos est un bric-à-brac d’instruments de musique, d’objets de jonglerie et d’articles qu’ils confectionnent à la main pour revendre dans la rue. Nous discutons de nos itinéraires respectifs. Miguel est plutôt nonchalant. David m’explique qu’ils ont cogné dur hier soir. On me demande ce que je fais dans la vie. Les yeux du Colombien s’allument lorsque je leur dis que j’écris.

– Moi aussi. Nous avons cela en commun.

Nous discutons tous les trois, volant d’un sujet à l’autre. Je leur demande à quoi ressemble leur vie. Le jour, ils amusent les automobilistes aux intersections pour quelques piécettes et le soir, ils donnent une représentation artistique sur une place publique avant de retrouver d’autres bohèmes pour jouer de la musique et fêter jusqu’au jour suivant. Lorsqu’ils ont assez d’argent pour s’acheter un billet d’autobus, ils visitent une autre ville. Ce soir, ils vont performer sur l’allée des artisans, dans le centre-ville.

– Viens nous voir si le coeur t’en dit.

Je les remercie de l’invitation, puis nous rentrons dans nos chambres. Malheureusement, d’autres plans me tiennent occupé au courant de la soirée. Le lendemain, je retrouve Miguel sur la terrasse de l’hôtel. À l’abri de la lumière du jour, les traits tirés par la fatigue et par l’ivresse de la vieille, le Colombien reproduit à la flûte une musique qui joue sur son ordinateur portable.

– Et puis, la soirée d’hier?

– Nous avons fêtons fort avec quelques voyageurs ici jusqu’à ce que le type de la réception vienne gueuler de nous la fermer et de rentrer dans nos chambres. « Il y a des gens qui veulent dormir ». Tu parles, il passe la nuit devant l’ordinateur.

– Moi aussi, j’aimerais bien pouvoir dormir le matin, dis-je en faisant allusion aux travaux au-dessus de ma tête.

– Je t’ai déjà raconté qu’on a tourné un documentaire sur ma vie? Une équipe de tournage m’a suivi pendant un an. Des heures et des heures avec une caméra braquée sur moi pour un film de 20 minutes. Tu te rends compte? Attends un peu, je te le montre.

Puisque tu es écrivain, c’est le genre d’histoires qui peut t’inspirer.
Il fait jouer sur son portable le documentaire intitulé En silencio. Ironiquement, on voit Miguel dans les rues de sa Medellin natale dans un environnement saturé de bruit. Marteaux piqueurs, klaxons, moteurs, cris, sifflements. L’artiste de rue jongle avec des balles, fait le pitre, déride les automobilistes aux lumières rouges puis leur tend son chapeau.
Quelque part vers le milieu du film, on l’aperçoit séjourner dans un temple khrisna où il a quelques amitiés. Puis, il rend visite à sa grand-mère. À l’époque du tournage, le Colombien avait déjà quitté le nid familial depuis 14 ans.

– Tu as quel âge, Miguel?

– Trente-huit ans, cela fait 20 ans que je suis parti de la maison. Je parais plus jeune, non?

– Beaucoup plus vieux que je réponds à la blague.
Il me raconte qu’il a perdu son père lorsqu’il était encore enfant. Il a appris le sens de responsabilités à la dure. Je l’écoute réfléchir à voix haute tandis qu’il confectionne une marionnette de la Mort avec presque rien.

– J’ai toujours été fasciné par la mort. Je la trouve belle. Oui, tu es jolie, ma chérie, qu’il dit en s’adressant à sa marionnette.
Comme dans un besoin de parler, il m’expose ses rêves et ses peurs dans son espagnol chantant.

– Les gens ne nous comprennent pas. Tu vois, ce type de la réception qui nous a gueulé de nous la fermer, hier, il ne sait rien de

la vie, voilà pourquoi il s’est énervé, me parlant sans respect. Le respect vient avec la connaissance, faut pas s’inventer des histoires. Il mène sa petite existence de merde dans ses petites certitudes sans savoir ce qui l’attend le lendemain. Je ne lui adresse même pas la parole et il sait que je lui suis supérieur en tout et qu’il n’a aucun droit sur moi. Le jour où je vais quitter l’hôtel, je le regarderai droit dans les yeux et je lui cracherai dessus. Et s’il ose protester, je le frappe, le cancre!
Il vide le fond de sa bouteille de mauvais bourbon avant de passer à un autre sujet. Il me montre quelques photos de jolis ceinturons de cuir qu’il fabrique à la main. Une question me brûle les lèvres. Est-il heureux? Je le sens libre, mais seul. Autour de nous, les bruits de la ville s’intensifient. Il me demande si je veux lui passer une commande. J’ai envie de lui dire qu’avec son talent, il pourrait s’ouvrir un commerce et avoir pignon sur rue, mais par retenue, j’ai préféré ne rien dire.

– On s’en reparle demain, je vais y songer.

Au premier étage, sa copine, une grande blondinette de Belgique, lui fait signe de descendre. Ils doivent se préparer pour la représentation de ce soir. Je lui souhaite bonne chance. J’ai passé le reste de la journée à me poser cette question. Était-il heureux de vivre loin de sa famille? Allait-il un jour rentrer chez lui? Le lendemain matin, je passe devant leur chambre pour constater que Miguel et ses camarades avaient déjà repris la route.

David Riendeau