Au Pérou, ces derniers jours, les conflits sociaux liés à l’exploitation minière ont fait leur réapparition dans la sierra andina et menacent de fragiliser la base populaire du gouvernement du président Ollanta Humala, officiellement investi dans ses fonctions au mois de juillet (le 28 juillet 2011), et qui a promis de solutionner ces problèmes par le dialogue et l’écoute durant son mandat.

Avec un peu plus de cent jours de présidence à son actif, le gouvernement du président de gauche (Partido Gana Peru), qui a participé à Hawaï au Sommet du forum de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), a débuté une intense période de négociations avec les habitants de différentes régions andines afin de convaincre ceux qui s’opposent aux projets miniers d’accepter une solution pacifique à leurs réclamations.

Confrontation avec les forces de police (Apurimac)

Bien que ces revendications soient constantes depuis une décennie, sous tous les gouvernements successifs, la situation s’est aggravée lundi dernier (7 novembre) lorsque près de 14 000 personnes ont manifesté dans la région de Cajamarca pour s’opposer au projet d’extraction aurifère et cuprifère Conga. Le gouvernement régional de Cajamarca a manifesté publiquement le 9 novembre son opposition au projet minier Conga qui se développe dans la région craignant l’impact écologique néfaste sur les cours d’eau et sur l’environnement en général ( avec l’impact que cela peut avoir sur les activités  agricoles et piscicoles développées par les locaux…).

Des travailleurs de l’éducation (SUTEP ou Sindicato Unitario de Trabajadores en la Educación del Perú), des commerçants, des employés de maison, des paysans et des représentants de la population en général ont réalisé mercredi un blocus de 24 heures pour manifester leur mécontentement face à la mise en place d’activités de prospection dans cette région riche en bassins hydrographiques, en particulier dans la province de Celendín . Une grande de partie de la population craint que l’exploitation minière ne contamine les grands cours d’eau qui alimentent la région (20 lagunes et cinq bassins hydrographiques), une zone convoitée par les entreprises minières. À cela s’ajoutent de gros doutes concernant la conformité de l’Etude sur l’impact environnemental validé par le gouvernement du prédécesseur à Ollanta Humala, à savoir le président Alan García, qui ne s’est pas penchée sur les études hydro-géologiques susceptibles de garantir la préservation des ressources naturelles.

Conflit minier à Andahuaylas

Cette manifestation, qui a été menée à l’encontre de l’entreprise minière Yanacocha, la plus grande compagnie productrice d’or en Amérique du Sud, s’est déroulée dans le calme et sans heurts. La situation a été différente dans la province de Andahuaylas où, jeudi 10 novembre, on a dénombré de nombreux affrontements entre les protestataires et la police qui ont fait un total de 80 blessés.

Les populations des provinces de Andahuaylas et Chincheros exigeaient l’abandon pur et simple des activités liées à la prospection minière sur leur territoire et réclament, à ce titre, l’annulation des projets menés par les entreprises Ares et Apurímac Ferrum actuellement en phase de prospection.

Suite à ces affrontements, les autorités péruviennes ont souscrit à l’acte qui engage le gouvernement à étudier les exigences des opposants sous un délai de 15 jours, un geste qui a permis de calmer les esprits temporairement puisque les manifestants ont regagné progressivement leur lieu d’habitation. Mais une reprise du blocus et d’ores et déjà signalée sur le tronçon Chincheros-Andahuaylas mené par les plus fervents protestataires.

Heurts dans la region de l’Apurimac

Des faits similaires se sont déroulés dans la région du Nord, à Ancash, où des manifestants ont pénétré de force dans un poste de contrôle de la mine de cuivre Antamina, des firmes BHP Billiton Ltd et Xstrata, occasionnant d’importants dégâts matériels dans les installations, selon un communiqué émis par la compagnie. Selon les dirigeants des zones en conflit, Antamina est l’un des plus grands producteurs de cuivre du Pérou et ne respecte pas ses engagements dans les domaines de l’environnement et de l’intégration sociale. Dans cette même région, des manifestants ont bloqué la principale voie côtière du pays et la police est intervenue en faisant usage de bombes lacrymogènes afin de disperser la foule. Un autre blocus a eu lieu sur une route intérieure empêchant ainsi la circulation de dizaines de véhicules de transport et véhicules individuels.

Cette agitation survient alors que le plus grand projet d’exploitation d’or au Pérou, estimé environ à 4 800 millions de dollars, mené par la compagnie nord-américaine Newmont affronte la grogne des habitants de la région de Cajamarca. Les protestations ont débuté à Andahuaylas pour exiger le départ de ceux qui exploitent illégalement les mines de la région, mais pourraient s’étendre aux compagnies qui travaillent avec une autorisation gouvernementale. Dans la région de l’Apurimac, c’est le projet d’exploitation de cuivre Las Bambas menée par le géant Xstrata, avec un investissement prévu à hauteur de 4 200 millions de dollars, qui suscite la polémique. L’entreprise devrait amorcer la construction de la mine avant la fin de l’année, et selon des estimations, la production devrait débuter en 2014.
A Huaraz, le mécontentement se fait également sentir contre l’entreprise minière Barrick qui jusqu’à présent n’a pas évoqué le montant accordé dans le cadre de l’impôt sur « les sobreganancias mineras » (sur-bénéfices miniers), instauré par le gouvernement afin d’investir dans le développement d’infrastructures dans les zones les plus pauvres du Pérou.

Au mois de juin dernier, de nombreux manifestants avaient paralysé, durant plusieurs semaines, la région de Puno afin d’obtenir l’annulation du projet minier de l’entreprise minière canadienne, Bear Creek , un blocus de plusieurs semaines qui s’était soldé par cinq morts. Actuellement, le gouvernement du président Ollanta Humala doit faire face à plus de 200 conflits sociaux liés à l’exploitation minière et énergétique qui doivent engendrer 45 000 millions de dollars (soit 33 000 millions d’euros) dans la prochaine décennie.

Les ministres de l’Énergie et des Mines Carlos, Herrera Descalzi,et de l’Agriculture, Miguel Caillaux, ont signé un accord vendredi avec les représentants de la Junta de Riego de Andahuaylas, où ils ont accepté de suspendre toutes les activités liées à la prospection et production minière dans les provinces de Andahuaylas et Chincheros.

Au beau milieu de cette agitation, le ministre de l’Énergie et des Mines, Carlos Herrera Descalzi, qui après savoir inspecter les lagunes de El Perol et Azul situées au coeur du projet minier Conga à Cajamarca, a commis la bévue de s’en retourner à Lima à bord d’un avion privé de la mine Yanacocha, créant ainsi des suspicions de « lobbys ». La visite de supervision s’est tenue le 2 novembre, et le ministre a fait le déplacement avec Roque Benavides Ganoza et Carlos Santa Cruz, directeur des mines Buenaventura.

« À Cajamarca plus personne ne veut entendre parler du ministre Herrera Descalzi depuis qu’il a été vu grimpant dans l’avion Cessna de l’entreprise Newmont-Buenaventura, chargé de développer le projet minier Conga », ont souligné certains aux opposants. Face à ce scandale, les autorités locales de Cajamarca, ont demandé, comme condition au dialogue, le changement des représentants du consortium minier Newmont-Buenaventura, Carlos Santa Cruz et César Humberto Cabrera, en raison du fait qu’ils représentent les intérêts du controversé chef d’entreprise Roque Benavides, qui n’est autre que l’un des principaux gérants de la campagne menée contre Ollanta Humala durant les élections.

« L’état de Droit doit se maintenir avec toute la force possible, nous n’allons pas accepter que ces petits groupes sèment le chaos dans le pays », a averti le premier ministre péruvien, Salomón Lerner, lors d’une interview accordée à la radio locale RPP tout en insistant sur la volonté du gouvernement de résoudre ces conflits de façon pacifique.

Ce samedi, une centaine de représentants des localités affectées ont décidé d’entreprendre un voyage jusqu’à Lima afin de s’entretenir avec Ollanta Humala et d’autres ministres afin d’exposer leurs arguments. Le gouvernement péruvien a insisté sur le fait que ces dissensions devraient être réglées par le dialogue. Ces diverses protestations témoignent du difficile équilibre que devra atteindre le gouvernement entre sa volonté, d’une part, d’accéder aux requêtes d’une partie de la population (à majorité indigène) qui lui est favorable, et d’autre part, l’obligation de poursuivre le développement minier comme moteur même de l’économie péruvienne. En 2010, le Pérou a reçu 15 000 millions de dollars en provenance du secteur minier, ce qui représente 7 % de son produit intérieur brut.

Cette activité florissante pour les investisseurs nationaux et internationaux n’est malheureusement pas favorable à la population qui paradoxalement évolue dans ces zones où l’exploitation minière est la plus prospère. En effet, on retrouve dans ces régions les niveaux de pauvreté les plus élevés, un taux important de dénutrition infantile et bien d’autres maux.

(Aline Timbert)