Pérou : Le projet minier Conga sème la discorde à Cajamarca, Ollanta Humala décrète l’état d’urgence

Pérou, Politique — Par le 8 décembre 2011 à 18 h 13 min

La police péruvienne a arrêté, mardi 6 décembre, plusieurs leaders s’opposant au projet minier (mine de Yanacocha contrôlée actuellement par la Newmont Mining Corporation et la Compañia Peruana Buenaventura ) de la compagnie nord-américaine Newmont Mining dans la région de Cajamarca (au nord du pays), une journée seulement après que le gouvernement ait décrété l’état d’urgence dans la zone de conflit.

Le président de la République Ollanta Humala a décrété, lundi 5 décembre, l’état d’urgence dans quatre provinces de la région de Cajamarca (Cajamarca, Celendín, Hualgayoc et Contumazá) où la mise en place du projet minier Conga (dont l’investissement est estimé à 4800 millions de dollars) a suscité le mécontentement des locaux. Une contestation qui a pris la forme de vives manifestations animées par des milliers d’opposants depuis la mi-novembre par crainte de l’impact environnemental que pourrait induire cette exploitation aurifère et cuprifère.

 Ollanta Humala a décrété l’état d’urgence dans quatre provinces du département de Cajamarca pour une durée de 60 jours

Manifestations contre le projet minier Conga

À cela s’ajoutent de gros doutes concernant la conformité de l’Etude sur l’impact environnemental validé par le gouvernement du prédécesseur à Ollanta Humala, à savoir le président Alan García, qui ne s’est pas penchée sur les études hydro-géologiques susceptibles de garantir la préservation des ressources naturelles.

Le projet a, par ailleurs, été suspendu par l’entreprise Newmont Mining en début de semaine à la demande du gouvernement dans le but de calmer les esprits alors que ces arrestations pourraient de nouveau envenimer la situation entre les autorités et les manifestants.

« Ils nous ont arrêtés et interrogés à la Direction de la police anti-terroriste ou Dirección Contra el Terrorismo (DIRCOTE) », a déclaré Milton Sánchez, leader de l’organisation des groupes civils de Cajamarca qui se trouvait dans la capitale péruvienne, à Lima, pour évoquer le conflit. « Ils nous ont demandé nos papiers d’identité. Nous sortions de la commission du Congrès des peuples andins, et venions d’aborder le projet minier Conga, en sortant de la réunion, les policiers nous ont arrêtés », a précisé le dirigeant.

Six dirigeants s’opposant au projet minier Conga ont été arrêtés mardi 6 décembre

Wilfredo Saavedra

Arrêtés à ses côtés, on peut mentionner Wilfredo Saavedra, président du Front de défense environnementale de Cajamarca et fervent activiste au sein du mouvement protestataire mené contre le projet d’exploitation d’or et de cuivre de Newmont ainsi que quatre autres personnes. Saavedra a été condamné dans le passé à 10 ans de prison pour avoir collaboré avec le mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA), un groupe de guérilleros de gauche qui a connu son apogée il y a 20 ans. Après avoir purgé sa peine, il a retrouvé la liberté il y a de cela 12 ans. Une source de la DIRCOTE a confirmé à l’agence Reuters l’arrestation « pour vérification d’identité » des dirigeants civils, qui ont joué un rôle de premier plan dans les manifestations menées ces derniers jours à Cajamarca. De nombreux sympathisants, proches des dirigeants arrêtés, se sont réunis près du siège de la DIRCOTE à Lima pour dénoncer ces arrestations jugées abusives parmi lesquels l’ancienne avocate d’origine nord-américaine Lori Berenson elle-même condamnée à 15 ans d’emprisonnement pour avoir collaboré avec le groupe aux rebelles de gauche MRTA. Les six dirigeants détenus ont été libérés mercredi matin sans qu’aucune charge ne soit retenue.

Le président du Front de défense, Wilfredo Saavedra a annoncé en recouvrant la liberté qu’il présenterait une plainte pour abus policiers, car il n’y avait selon lui aucune raison pour que lui et ses acolytes ne soient arrêtés. Les policiers ont vérifié les identités des six leaders afin de vérifier qu’aucun d’entre eux n’était sur le coup d’un mandat d’arrêt pour des faits de terrorisme.

Depuis lundi, le département de Cajamarca est placé en état d’urgence, une mesure qui restreint pour une durée de 60 jours les déplacements et les réunions de groupe et autorise les militaires et la police à rétablir l’ordre public. Les grèves et blocus débutés il y a deux semaines avaient causé des problèmes d’approvisionnement en carburant, en médicaments et en denrées alimentaires, et avaient contraint à la fermeture des commerces et des écoles. Les protestations contre le très controversé projet minier Conga ont augmenté d’un cran la semaine dernière avec la mise en place d’un blocus sur les routes et à l’aéroport local suspendant le trafic.

Des affrontements entre forces de l’ordre et grévistes avaient fait une 20 de blessées selon le Défenseur du peuple Eduardo Vega.

La population refuse le plan Newmont Mining parce que l’entreprise et son associé péruvien, la société Buenaventura, prétendent s’alimenter en eau au sein des quatre lagunes afin d’extraire l’or. Deux lagunes seront utilisées pour déposer des déchets et autres résidus, une mesure qui inquiète à juste titre les locaux en raison du risque de contamination environnementale que cela représente, en particulier au niveau de la pollution des nappes phréatiques.

Un conflit social qui constitue l’épreuve du feu pour le nouveau président de gauche investi en juillet

Les protestations anti-mines de ces dernières semaines constituent le conflit social le plus important que le président de gauche Humala ait dû affronter depuis son arrivée au pouvoir en juillet 2011. Le Pérou est le second producteur mondial de cuivre, d’argent, et de zinc ainsi que le sixième producteur d’or, à ce titre le secteur minier est l’un des moteurs les plus importants de l’économie nationale, les exportations de métaux constituent 60 % des envois vers l’extérieur dans leur globalité. Le Pérou est confronté actuellement à plus de 200 conflits sociaux liés au secteur minier ou encore énergétique.

Selon des analystes politiques, il existe une réserve de revendications d’ordre social et ils considèrent, de fait, que si le président n’agit pas avec fermeté, il sera constamment mis à l’épreuve par des les opposants déterminés et réactifs. Le développement, ou non, du projet Conga donnera le ton aux futurs investisseurs privés, mais aussi à la population qui a soutenu la candidature du président, des classes populaires pour la plupart, et à majorité indigène, désireuses de voir leurs droits respectés et les promesses électorales de Humala appliquées sur le terrain. Ce dernier a promis à ses électeurs davantage d’inclusion sociale et devra, à ce titre, concilier les droits des communautés et les investissements économiques de grande envergure avec les multinationales étrangères. Récemment, le chef de l’État a réaffirmé sa volonté de rassurer les investisseurs étrangers tout en précisant sa volonté de ne pas entacher l’environnement par des activités de prospection et d’extraction minière. Il a déclaré le 24 novembre « jusqu’à présent les activités minières n’ont pas rempli leur rôle social de contribuer au développement des communautés, ce qui  a généré un climat de méfiance », tout en ajoutant « il y a un clivage entre l’or et l’eau. Laissez-moi vous prouver que l’on peut avoir à la fois l’or et l’eau ».

Lorsque le président a assumé officiellement ses fonctions, il a hérité de plusieurs dizaines de conflits qui opposent les grandes entreprises minières aux populations, qui craignent une contamination de leurs terres,sachant ce qu’elles véhiculent à leurs yeux au-delà de simples terres de culture ou d’élevage. Il ne faut pas oublier que dans les Andes, le culte lié à la Terre-mère (la Pachamama), celle qui nourrit les hommes, est omniprésent et constitue une croyance ancestrale qu’il n’est pas de bon ton de mettre à mal par des activités polluantes ou encore toxiques pour le monde vivant.

Jusqu’à l’arrivée du président du parti nationaliste de gauche Gana Peru, les conflits étaient résolus avec l’envoi de troupes armées et la restriction des droits civils et des garanties constitutionnelles (la liberté de réunion est suspendue, et les arrestations sans mandat autorisées) dans les zones marquées par une certaine agitation sociale. Le président en place avait promis d’agir autrement que ses prédécesseurs et de favoriser coûte que coûte le dialogue. Ce premier bras de fer le met en porte-à-faux avec son discours de campagne électorale et marque une première baisse de popularité parmi des secteurs qui attendaient énormément de son gouvernement. Seulement après plusieurs jours de manifestations contre un projet représentant le plus gros investissement dans l’histoire du pays, le président a décidé d’avoir recours à la force pour rétablir l’ordre.

« Le gouvernement a pour obligation de garantir la vie et la tranquillité des personnes, de rétablir ses services basiques d’éducation et de santé et de permettre le libre transport des marchandises », a déclaré le chef de l’État dans la nuit de dimanche à lundi. Pendant près de dix heures dimanche 4 décembre, une délégation de cinq ministres, menée par le Premier ministre Salomon Lerner, avait négocié à Cajamarca avec des dirigeants locaux de la protestation, sans résultat.
Dans son message, le président Humala avait dénoncé « la rigidité » des protestataires. Depuis l’instauration de l’état d’urgence, la vie à Cajamarca est de retour à la normalité (reprise de l’école, réouverture des commerces, repris du trafic et des vols aériens) et aucun incident n’est à déplorer.

Le projet a été suspendu par le gouvernement pour laisser une porte ouverte au dialogue

Trouver le juste équilibre entre la préservation de l’environnement et les intérêts économiques du pays constituera le défi le plus ambitieux du nouveau président et de ses ministres. Comme le souligne le chercheur de l’Institut du Pérou de l’université de San Martín de Porres, Miguel Santillana, il ne pense pas que le gouvernement se soit montré intransigeant au sujet du projet Conga, mais tout simplement que les promesses faites au peuple ne sont pas viables. Ce dernier précise que le président  Ollanta Humala « souhaite mener une grande transformation et que cette transformation nécessite des ressources fiscales et d’importants taux d’investissements privés pour booster l’économie nationale ». Un tiers de la population péruvienne vit dans la pauvreté et le président a promis une redistribution des recettes engendrées par l’activité minière afin de venir en aide aux plus démunis.

Le gouvernement et les entreprises minières « doivent respecter la volonté et la décision des peuples dans le sens où le projet Conga n’est pas viable », a déclaré lors d’une conférence de presse le président del Frente de Defensa de los Intereses de Cajamarca (Front de défense des intérêts de Cajamarca), Idelso Hernández. Le leader paysan a précisé que 70 % de l’activité économique à Cajamarca est agro-pécuaire, raison pour laquelle les locaux rejettent le projet minier qui menace les réserves hydrauliques déjà trop rares.
« Cajamarca n’est pas un peuple terroriste, il est pacifique et l’état d’urgence déclaré par le gouvernement est absurde » a déclaré Idelso Hernández.

La population de Cajamarca aura davantage confiance aux investissements miniers lorsque le gouvernement régional et les autorités locales feront un usage intelligent du « canon minier », a précisé le président de la consultora Maximixe, Jorge Chávez.

(Aline Timbert)


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