Pérou : Les intempéries menacent une construction inca oubliée dans la région de Pasco

Culture, Pérou — Par le 10 février 2012 à 15 h 01 min

Ces dernières semaines, le fleuve Cuchis (aussi appelé « Cuchismayu ») qui traverse la communauté paysanne de San Miguel de Cuchis (à 346 km de la capitale péruvienne, Lima), dans le district de Vilcabamba (région de Pasco), enregistre une crue inquiétante en raison des fortes pluies qui s’abattent sur la région.

Une situation météorologique qui menace les modestes constructions dont un pont en pierres datant de l’époque incaïque, le « Cuchischaca », vestige d’une civilisation ô combien emblématique des Andes. À ce titre, Rodolfo Rojas Villanueva, président des natifs de ladite communauté, a souhaité attirer l’attention de la presse et des autorités péruviennes sur les dangers qui menacent la structure même de ce pont historique qui fut dans les années 80 la cible d’une attaque menée par le Sentier lumineux.  Un épisode douloureux  pour la population qui a, par ailleurs, laissé un trou béant au beau milieu de ce patrimoine culturel légué par le peuple inca.

Pont Cuchischaca

Le sort de ce témoignage historique en péril semblant échapper aux préoccupations des gouvernants, Rodolfo Rojas Villanueva n’a pas hésité à faire appel au Ministère de la Culture :
« Le fleuve Cuchis présente depuis quelque temps un débit impressionnant, arrachant à son passage des blocs de pierre et des arbres et détruisant même les modestes demeures des paysans. Après le Chemin de l’Inca qui traverse ma communauté, le pont « Cuchischaca » constitue l’ultime héritage inca par ici, c’est pourquoi je réclame l’attention immédiate du ministère de la Culture et de la Défense civile », a déclaré Rodolfo Rojas Villanueva, activiste écologique du mouvement Patria Verde.

Ce dernier, pour donner du crédit à ses propos, précise que durant l’époque préinca, le pont « Cuchischaca » favorisait déjà la communication et les échanges entre différentes communautés vivant dans la zone : Astobamba, Huarautambo, Goñicuta, Chumpiwilka, Gorish, Wantar, Picush, Guapia, ou encore Cuchistambo près de l’actuelle localité. Durant l’époque inca, le pont aurait été reconstruit parallèlement à la construction du Qhapac Ñan c’est-à-dire le célèbre « Chemin de l’Inca » qui relie Cusco à Cajamarca et qui traverse la localité de San Miguel de Cuchis. Durant la période coloniale, le pont a été utilisé pour le transit des minerais dans cette zone d’altitude au sous-sol très riche, un trésor minéral qui a malheureusement conduit à l’exploitation des natifs de la région au moyen de « la encomienda » (pendant le système colonial, regroupement sur un territoire de centaines d’indigènes que l’on obligeait à travailler sans rétribution dans des mines et des champs).

Durant les combats indépendantistes, le pont a servi au passage de l’armée patriote (Patriotas peruanos) lors la bataille de Junín survenue en 1824 (contre l’armée royaliste menée par José de Canterac ), une source historique mentionne cet épisode comme tient à le préciser, non sans fierté, Rodolfo Rojas Villanueva « Depuis Chacayán, une colonne de 3 000 hommes et de 500 bêtes se rendra à Rancas, et depuis Yanahuanca se dirigera vers Rancas une autre colonne de 3 000 hommes et de 1 000 bêtes :il est important qu’à Cuipán, Cuchis et Tusi soient apportées les rations correspondantes au nombre d’hommes et de bêtes, et que soient construits des hangars ou tambos qui puissent abriter au moins 1 000 hommes » * (Cuartel General en el Cerro á 5 de Julio de 1824. Antonio José de Sucre)

Le « Cuchischaca » est un pont arqué construit en pierre sculptée de manière uniforme et d’après la tradition orale, il aurait été reconstruit par les incas parallèlement à la construction du Chemin de L’Inca, avant cela il aurait été un simple pont en bois ou encore un gué.

San Miguel de Cuchis

Par ailleurs, le gouvernement régional de Pasco s’est engagé au mois de juillet 2011 à restaurer le « Chemin de l’Inca » découvert récemment dans cette région pauvre, afin que la localité de San Miguel de Cuchis puisse bénéficier des retombées touristiques (et de fait économiques) liées à cet élément patrimonial exceptionnel. La population de San Miguel de Cuchis vit dans des conditions d’extrême pauvreté, la plupart pratiquent une culture vivrière (essentiellement la culture de la pomme de terre), de fait cette route, une fois restaurée, apparaît comme une opportunité d’attirer des visiteurs nationaux ou encore internationaux.

De la Colombie à l’Argentine, ce sont en fait six pays abritent des vestiges de la « Route royale inca ». En Équateur, un tronçon de l’Inganan(60 km) relie le village d’Achupallas (province de Chimborazo) au site inca d’Ingapirca (province du Canar). Parfois pavée, la route grimpe entre des murs de soutènement pour culminer, souvent dans le brouillard, à 4 350 m.

Au Pérou, de Huari à Huanuco Pampa, ce tronçon (80 km) est le mieux préservé du Qhapaq Ñan péruvien. La route pavée est jalonnée de ponts et de canaux de drainage. Elle débouche sur le site archéologique de Huanuco Pampa, capitale provinciale et deuxième ville de l’Empire après Cuzco.
L’une des voies secondaires les plus célèbres du Qhapaq Ñan conduit, sur 40 km à travers la vallée sacrée, jusqu’à Machu Picchu, résidence impériale et sanctuaire religieux, construit vers 1440 sous le règne de Pachacutec.

En Argentine, le Qhapaq Ñan passe en son point le plus élevé (le col d’Abra del Acay, à 4 895 m), avant de descendre sur 8 km vers les vallées Calchaquies.

Les Républiques d’Argentine, de Bolivie, du Chili, de Colombie, d’Équateur et du Pérou possèdent sur leur territoire un patrimoine culturel commun d’une valeur universelle de sorte qu’ils ont décidé  de présenter une candidature conjointe pour que ce chemin historique soit inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. (http://unesdoc.unesco.org/images/0013/001322/132235f.pdf).

En savoir plus sur le Qhapac Ñan ou Chemin de l’Inca :

Chemin de l'Inca (San Miguel de Cuchis)

Le « chemin du chef », le « grand chemin » : les qualificatifs ne manquent pas pour mentionner cette voie mythique traversant l’intégralité des Andes au coeur de l’ancien Empire inca. Le Qhapac Ñan, flirtant avec des hauteurs de 3 000 à 5 000 mètres, a atteint son apogée sous l’Empire inca, au XVe siècle. Instrument de domination et de puissance de l’Inca, le Qhapac Ñan était le principal vecteur d’échange et de circulation au coeur des Andes. Il alimentait l’Empire jusque dans ses confins. Militaires, marchands et artisans le sillonnaient en tout sens.

Les messagers de l’Empire inca, les chasquis, incarnent à merveille le mythe du chemin. Ces hommes robustes se relayaient en effet tous les 5 kilomètres en courant et permettaient ainsi à un message de parcourir la moitié de l’Empire, soit 2 000 kilomètres au coeur des Andes, en quelques jours. Ces messagers n’étaient ni des soldats ni des professionnels, mais des individus choisis par leur communauté pour assumer cette fonction au service de l’Inca dans la portion de leur territoire traversée par le Qhapac Ñan.
Tous les 7 kilomètres, un Pukara (poste fortifié/douane) contrôlait les allées et venues sur le chemin. Tous les 21 kilomètres, un tambo, ville étape (tambo signifie « repos » en quechua), offrait aux voyageurs et aux armées une zone de ravitaillement. Enfin, tous les 50 kilomètres une ville plus importante émergeait. De ce tissu géographique exceptionnel restent de nombreux vestiges archéologiques. Le chemin traverse en effet tous les grands sites cérémoniels précolombiens (Chavin, Tiwanaku, Machu Picchu, vallée sacrée de l’Urubamba), les grandes capitales de l’Empire (Tomebamba et Cuzco), de nombreux vestiges d’édifices militaires, mais aussi une infinie variété de communautés rurales et d’anciens centres urbains. Sur la route, les touristes nationaux comme internationaux peuvent ainsi découvrir les principales régions des civilisations précolombiennes (Cañaris, Mochica, Chimu, Incas…) tout en suivant la route des conquistadores espagnols.
De nombreuses villes coloniales historiques jalonnent le parcours : Ingarpica, Cuenca, Cajamarca et Tarma. Le Chemin de l’Inca fait partie de l’immense réseau de communication que les Incas ont mis en place dans tout le Tahuantinsuyu. Ce réseau est formée de plus de 23 000 kilomètres de routes, couvrant une partie de la Colombie l’Équateur le Pérou et la Bolivie, et s’internant à l’ouest du Brésil, jusqu’au centre du Chili et au nord de l’Argentine. De Cuzco, on pouvait se rendre jusqu’à la côte Pacifique, traverser la cordillère des Andes et la forêt amazonienne.

Chemin de l'Inca au Machu Picchu

Bien que ce réseau de communication continental fasse partie du projet politique mené par les Incas au XVe siècle, l’Empire des quatre quartiers ou « Tahuantisuyu », sa construction ne remonte pas de cette époque. Il s’agit en fait d’un ensemble d’axes reliés les uns aux autres, de voies usitées par les nombreuses civilisations qui peuplaient jadis les Andes.
Mais cette fois, il y avait la volonté d’aller plus loin, d’effacer les distances, de permettre le flux des idées, des pouvoirs, des marchandises et des cosmologies afin de favoriser le bon fonctionnement d’un Empire qui, depuis le niveau de la mer, s’étendait jusqu’à 5000 m d’altitude.
Jusqu’à la conquête espagnole, le grand chemin demeure l’artère principale de l’empire, courant sur les crêtes des Andes au long d’un axe nord-sud depuis Pasto en Colombie, jusqu’à Bio Bio, au sud de Santiago du Chili, traversant les actuels Équateur, Pérou, Bolivie, le Chili, et pénétrant les Andes argentines vers les régions de Jujuy et Salta.
Ce réseau de chemins, d’escaliers, de tunnels, uniques au monde, ponctué de tambos soit des « centres urbains ruraux », de Pukaras, n’a donc pas été créé intégralement par  les Incas.

On pouvait ainsi traverser les quatre saisons de l’année en une seule journée et réaliser des échanges sur un territoire de 4 millions de km². Au XVe siècle, le Qhapac Nan, le Chemin principal andin, réunissait plusieurs héritages du passé. Les cultures Mochica, les mondes Wari et Chimu et bien d’autres rentrèrent dans le giron de l’itinéraire inca, les rapports culturels des mondes contemporains de l’Empire commencèrent à aller au-delà de la sphère locale ou régionale pour entrer dans un système d’échange à l’échelle continentale.
L’ampleur et la qualité de ce projet de construction trouvent son explication dans le pouvoir d’intimidation de l’élite de Cuzco, consciente qu’il n’était pas nécessaire d’effacer le terreau culturel antérieur ( non inca) si les populations contribuaient à la « mita » c’est-à-dire si elle fournissait la main-d’oeuvre requise par les élites gouvernantes.

Le Chemin principal, dont on estime la longueur à 6 000 km environ, mettait en liaison un réseau de chemins et d’infrastructures construits durant plus de 2000 ans par les peuples andins antérieurs aux Incas. Cet ensemble de voies, totalisant plus de 23 000 km de longueur, reliait les différents centres productifs, administratifs et cérémoniels. Le réseau de Chemins incas reliait les centres du pouvoir aux vallées, au désert et aux forêts tropicales des régions les plus reculées de l’empire. Il tissait sur tout le territoire toutes sortes de rapports et constituait pour les Incas une manifestation privilégiée de leur sens de l’organisation et de leur capacité à planifier la force de travail en présence ; ce fut l’instrument fondamental qui leur permit d’unifier leur État géographiquement et ce de façon homogène.

(* Colección Documental de la Independencia del Perú. Tomo V, Volumen 6º Pág. 16, investigación y recopilación hecha por Ella Dunbar Temple, de la Universidad Mayor de San Marcos.)

(Aline Timbert)

    1 commentaire

  • Valérie dit :

    La région qui entoure Pasco au Pérou donne le vertige, j’ai eu la chance de découvrir des paysages splendides et extrêmement variés par rapport au reste du Pérou.

    Pasco est sans aucun doute la très bonne surprise du Pérou touristique où l’on ressent le plus de sensation loin des tours opérateurs qui ne sont pas encore énormément présent de ce coté là du Pays. Enfin c’était encore le cas, en 2006. Si vous avez l’intention de séjourner au Pérou, je ne peut que vous conseiller de visite ce lieu chargé d’histoire.

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