Le gouvernement péruvien a annoncé, fin février, qu’il ferait appel devant la Cour suprême des États-Unis au sujet de la restitution du trésor retrouvé dans l’épave de la frégate « Nuestra Señora de las Mercedes », un chargement d’objets précieux restitués à l’Espagne après cinq années de litige entre la compagnie découvreuse, Odyssey Marine Exploration, et les propriétaires du navire, à savoir la Couronne d’Espagne.

Epave de la Señora de las Mercedes

La frégate espagnole « Nuestra Señora de las Mercedes » avait sombré en pleine mer Méditerranée en 1804, non loin des côtes d’Algarve (Portugal) entraînant avec elle sa précieuse cargaison en provenance de la vice-royauté du Pérou. C’est seulement en mai 2007 que l’entreprise nord-américaine Odyssey, spécialisée dans la recherche de trésors sous-marins, a localisé l’épave pour en extraire, à plus de 1100 m de profondeur quelque 595 000 pièces de monnaie, la plupart en argent, mais aussi en or, estampillées à l’effigie du monarque espagnol Charles IV (Charles IV de Bourbon, 1748–1819) et frappées en grande majorité à Lima en 1796.

L’ambassadeur du Pérou aux États-Unis, Harold Forsyth, a assuré qu’il ferait appel de la décision de justice américaine légitimant le transfert du trésor (estimé à 500 millions de dollars soit 380 millions d’euros) depuis la Floride jusqu’à l’Espagne, car il juge le Pérou propriétaire de ces métaux précieux obtenus sur le sol sud-américain durant la Colonisation. « Il n’est pas possible qu’une cargaison originaire du Pérou… entièrement produite par la main-d’oeuvre des travailleurs péruviens, ne soit pas considérée comme un bien appartenant au Pérou », a-t-il déclaré.

De son côté Rodolfo Rojas Villanueva, activiste culturel du mouvement Patria Verde de la région andine a tenu à souligner : « je demande au gouvernement espagnol, par l’intermédiaire de Mariano Rajoy, la restitution des trésors trouvés par Odyssey, il s’agirait d’une forme de réparation pour les préjudices commis par leurs ancêtres durant quasiment 300 ans, période durant laquelle a duré la colonisation espagnole. Cela constituerait une justice historique ».
Selon Rojas Villanueva, les plaies restent ouvertes dans les Andes concernant la colonisation espagnole, c’est pourquoi il déclare, « ces monnaies sont faites du sang, de la sueur et des larmes de nos ancêtres » tout en ajoutant « aujourd’hui les régions du Pérou profond d’où ont été extraits ces métaux nécessaires à l’élaboration de pièces de monnaie : Pasco, Huánuco, Cajamarca, Junín, Huancavelica, Ayacucho, Cusco, Puno, entre autres, réclament la restitution des métaux précieux ».

« Les Espagnols ont été génocidaires avec les indigènes du Pérou, des millions d’individus ont péri dans les entrailles de la terre en cherchant les métaux », a déclaré Rodolfo Rojas Villanueva, qui dirige un mouvement d’activisme culturel, social et écologique au Pérou.

Mais après cinq années d’une féroce bataille juridique, le juge fédéral Mark Pizzo, de la Cour de justice de Tampa, a ordonné la restitution du trésor à l’Espagne et a rejeté la demande d’Odyssey exigeant le remboursement de la part des autorités espagnoles d’une somme de 412 814 $ pour compenser financièrement les frais liés au stockage et à la conservation des pièces. En effet, Odyssey, découvreuse du butin, n’était pas prompt à remettre sa précieuse découverte aux autorités espagnoles bien que l’identité du navire exploré ait été clairement validée attestant ainsi « de la souveraineté espagnole ». La compagnie américaine Odyssey dont le siège se trouve en Floride avait insisté au moment de la découverte sur le fait que l’épave avait été fouillée dans les eaux internationales, un argument rejeté par la cour de Tampa. Une fois l’identité du bateau clairement prouvée, ce qui fut source de dissensions, ordre a été donné de restituer le trésor aux autorités espagnoles.

Retour du trésor en Espagne

Ce fut chose faite le 24 février dernier avec l’arrivée, sur le sol espagnol, de deux avions Hercules de l’armée de l’air nationale qui ont transporté 23 t de pièces d’or et d’argent de la frégate de guerre de la Marine royale vers sa destination finale, après 200 ans d’oubli. Ce bateau avait été coulé en 1804 par la flotte britannique alors qu’elle approchait son but, l’Espagne, tout près des côtes portugaises. Ce trésor est le plus important jamais trouvé en milieu maritime de toute l’histoire, il aura fallu cinq ans pour que la justice américaine déboute les différents recours d’Odyssey, mais aussi du Pérou, devant les tribunaux de Washington, d’Atlanta et finalement de Tampa.

Pour Odyssey cette décision de justice affectera l’héritage culturel espagnol « nous pensons avec tristesse que cette décision aura, à la longue, un effet négatif sur l’héritage culturel subaquatique espagnol », a déclaré dans un communiqué Melinda MacConnel, vice-présidente de la compagnie américaine. Pour l’entreprise de Tampa « n’importe quel objet précieux trouvé qui aura un quelconque intérêt pour l’Espagne sera désormais dissimulé ou même fondu, voire vendu sur ebay ».

Pour l’historienne Mariana Mould de Pease, les arguments avancés par les autorités péruviennes relatives à la revendication du trésor oublié ont été « mal formulés et hors de propos », car ils font référence à des faits survenus il y a plus de 500 ans c’est-à-dire le système colonial.

Selon elle, le seul moyen que le Pérou ait de faire entendre sa voix consiste en la signature de la Convention de Nations unies sur la protection du patrimoine culturel subaquatique souscrit à Paris le 2 novembre 2001. « Il faut faire partie du groupe, et négocier avec l’Espagne puisque les descendants de Diego de Alvear ont renoncé à tous leurs droits en faveur de leur pays », tout en précisant que les descendants du militaire espagnol souhaitaient ouvrir un musée.

Le ministère des Affaires extérieures péruvien a souligné de son côté que les pièces de monnaie ont été élaborées grâce à la matière première obtenue au sein des mines qui se trouvent, à l’heure actuelle, sur le territoire péruvien. « L’État péruvien soutient qu’il a des droits sur la cargaison même si nous reconnaissons que le navire était espagnol », a-t-il souligné. Il a également assuré que le Droit international, dans le cadre de la succession d’États, privilégie les droits de l’État successeur (le Pérou) sur ceux de l’État prédécesseur (l’Espagne). « C’est sur la base de ce principe que notre pays réclame les biens trouvés sur le navire ‘Nuestra Señora de las Mercedes y las Ánimas' ».

De son côté, la diplomate de Lima, Liliana Cino, a déclaré « Ces pièces de monnaie ont été extraites d’ici, elles sont le fruit du travail péruvien. Ce que nous avons demandé au juge c’est de définir l’appartenance du chargement pas celle du navire, la cargaison appartient au patrimoine culturel péruvien ».

L’Espagne réfute cet argument en soulignant que le Pérou n’existait pas comme nation au moment du naufrage, il s’agissait d’une colonie espagnole (le Pérou accédant à l’indépendance en 1821).
Le ministère de la Culture espagnol, José Ignacio Wert, a déclaré à CNN que la motivation de son pays n’était pas financière, mais qu’il s’agissait de mettre en valeur un patrimoine en l’exposant dans différents musées nationaux et peut-être même en dehors des frontières. « Nous sommes ouverts à la possibilité de partager ce trésor entre différents musées d’Amérique latine [en qualité de prêt] ». En effet, la Bolivie et l’Équateur ont eux aussi revendiqué début mars la paternité de ce trésor sous-marin, pour rappel la vice-royauté du Pérou englobait une grande partie des actuels pays sud-américains, dont le fameux Cerro de Potosi (une montagne de minerai d’argent localisée en Bolivie), ce qui ajoute une dose de complexité si besoin en était.

Durant la période coloniale, de nombreux navires de la Couronne d’Espagne ont été attaqués par la flotte britannique ou encore des pirates (dans la région caraïbe) alors qu’ils transportaient les métaux précieux en provenance du Nouveau Monde.

Le Pérou garde aujourd’hui le goût amer d’un patrimoine culturel dérobé, on se souvient de la lutte acharnée menée par les autorités pour récupérer les pièces archéologiques du Machu Picchu conservées à l’université de Yale après la découverte du site en 1911 par l’explorateur américain Hiram Bingham, des objets rares finalement restitués au Pérou en 2011. Cependant, les circonstances étaient différentes, ce patrimoine était préhispanique alors que les pièces de monnaie remontent à la période coloniale et obéissent à une logique juridique bien plus complexe au grand dam du peuple péruvien fier de ses richesses, même si elles furent spoliées en d’autres époques…

(Aline Timbert)