Les dix derniers otages en uniforme retenus par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont retrouvé la liberté, lundi 2 avril, lors d’une opération humanitaire minutieusement préparée et menée par la Croix-Rouge internationale durant près de 5 heures.

Les militaires et policiers libérés sont montés à bord d’un hélicoptère à l’aéroport de Villacencio, La Vanguardia (dans le département de Meta, au centre du pays) visiblement émus et bien évidemment soulagés, certains d’entre eux étant retenus captifs depuis presque 14 ans.

Parmi eux, beaucoup portaient des uniformes et certains s’étaient enveloppés symboliquement dans le drapeau colombien. L’ancienne sénatrice, Piedad Córdoba, s’est félicitée sur son compte Twitter du bon déroulement de l’opération de « sauvetage », en postant sur le réseau social le message suivant « tous libres et plus aucun enlèvement. Ce qui était un espoir devient une réalité ». Tandis que les otages quittaient l’appareil (un Cougar cédé par les Forces aériennes brésiliennes) venu les délivrer de plusieurs années de captivité, les familles attendaient dans une salle spéciale de l’aéroport à l’abri des regards indiscrets. Les autorités n’ont pas permis, pour des raisons de sécurité, qu’elles s’approchent de l’aéronef. Des membres de la Croix-Rouge internationale et du personnel sanitaire ont aidé les prisonniers affaiblis, mais soulagés, à sortir de l’hélicoptère tandis que plusieurs personnes, appartenant au collectif Colombianos y Colombianas por la Paz, ont éclaté en sanglots et multiplié les étreintes.

Ceux qui appartenaient aux forces de l’ordre ont été reçus dès leur arrivée sur le tarmac par le général de la police nationale, Orlando Vale, ainsi que par le général Jairo Salguero, commandant de la IV division. Puis, ils ont embarqué dans un avion en destination de la capitale, Bogotá, afin de recevoir tous les soins médicaux nécessaires après des années de privation et de conditions de vie rudes placés sous le signe de la terreur. Dans l’hélicoptère humanitaire, l’on retrouvait deux membres de la Croix-Rouge internationale, organisme coordinateur de la mission, accompagnés de Piedad Córdoba et de Olga Amparo Díez, directrice de la maison des femmes de Bogotá (la Casa de la Mujer de Bogotá), toutes les deux militent pour le mouvement Colombianos y Colombianas por la Paz.

Piedad Córdoba

Cependant, la route est encore longue, malgré cette belle victoire remportée contre la guérilla, jusqu’à ce jour plus de 400 otages demeurent prisonniers des FARC et d’autres groupes rebelles, un chiffre émis par l’O.N.G. País Libre. Selon les FARC, les rebelles de la guérilla marxiste détiennent à ce jour 68 otages.

Le gouvernement espagnol a témoigné de sa satisfaction tout en demandant « au groupe terroriste » qu’il libère « de façon immédiate »  la totalité des prisonniers retenus en leur pouvoir. Le gouvernement via un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la coopération espagnole, considère qu’il s’agit « d’une avancée » puisque les FARC ont promis de ne plus avoir recours aux enlèvements dans le futur. Cependant, il s’allie aux réclamations du pouvoir exécutif colombien qui réclame la libération des centaines de civils qui demeurent privés de leur liberté. Le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy a réitéré sa solidarité avec la Colombie « et son engagement à maintenir une étroite collaboration dans la lutte contre le terrorisme » en précisant qu’il souhaitait  » que le peuple colombien voit se concrétiser en toute légitimité ses aspirations à la paix et à la sécurité ».

Le président Santos avec les ex-otages

Le président colombien en personne, Juan Manuel Santos, s’est en toute logique réjoui de ces libérations mêmes s’il a souligné que c’était « insuffisant » rappelant lui aussi que les FARC détenaient toujours de nombreux civils en otage. « C’est un geste que nous valorisons dans toute sa dimension, c’est un pas important, un pas dans la bonne direction, un pas très important, mais comme nous l’avons déjà dit lors de l’annonce officielle de cette libération, ce n’est pas suffisant », a déclaré le chef de l’État lors d’un message télévisé adressé à la nation colombienne. Ce dernier s’est félicité « des engagements des FARC qui ont promis de ne plus avoir recours à la séquestration », faisant clairement référence à l’annonce faite le 26 février dernier par l’un des leaders de la guérilla. Cependant il a précisé « cela ne suffit pas, il faut libérer tous les otages civils et il faut que les FARC rendent compte sur chacun d’entre eux aux familles » en précisant « il y a des centaines de familles qui sont dans l’inconnu, qui ignore tout de ce qu’il est advenu de leurs êtres chers ».

« Nous demandons, et le monde en général, demande à ce que soit remis en liberté tous les otages », a insisté le président de la République avant qu’il ne déclare « la paix est une problématique colombienne, que nous allons résoudre par nous-mêmes, nous les Colombiens », une façon de rejeter toute aide extérieure pour résoudre le conflit armé sur le territoire national.

Juan Manuel Santos n’a pas manqué de féliciter le groupe de femmes qui a voyagé pour appuyer cette libération, parmi lesquels le prix Nobel de la paix Rigoberta Menchú, toutes invitées à la demande du collectif Colombianas y Colombianos por la Paz (CCP) menée par la médiatrice Piedad Córdoba. Il a également remercié le gouvernement brésilien qui a prêté les hélicoptères encadrés par un équipage de nationalité brésilienne, mais aussi le Comité international de la Croix-Rouge qui sous le commandement de l’espagnol Jordi Raich a coordonné la mission humanitaire.

Parmi les 10 otages libérés, le sergent de police José Libardo Forero qui a déclaré peu de temps après son arrivée à Bogotá qu’il se sentait « en bonne santé ». Ce dernier avait été séquestré le 11 juillet 1999 et n’avait plus revu ses deux enfants, Libardo et Paola aujourd’hui âgés de 17 et 13 ans ainsi que son épouse Norma. Il a également précisé que les FARC lui avaient notifié sa libération éventuelle le 11 novembre 2011. Parmi les otages libérés, on peut mentionner les militaires Luis Alfonso Beltrán Franco, Luis Arturo Arcia, Robinson Salcedo Guarín et Luis Alfredo Moreno Chagüeza, ainsi que les policiers Carlos José Duarte, César Augusto Lasso Monsalve, Jorge Trujillo Solarte, Jorge Humberto Romero, José Libardo Forero et Wilson Rojas Medina, tous privés de liberté entre 1998 et 1999.

L’un des séquestrés les plus jeunes, Wilson Rojas Medina, aujourd’hui âgé de 36 ans, a retrouvé la liberté en compagnie d’un pécari devenu son animal de compagnie pendant la captivité. Parmi la liste des otages en uniforme libérés, ne figurait pas, l’intendant de police Luis Hernando Peña Bonilla (40 ans) qui fut enlevé le 1er novembre 1998 dans la ville de Mitú, capitale du département de Vaupés, à 575 km au sud est de Bogotá. Certains camarades d’infortune libérés antérieurement avaient révélé que celui-ci était probablement mort durant sa captivité.

Depuis 2008, le groupe guérillero est considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne. La libération des 10 otages avait d’abord été annoncée pour le 26 mars avant d’être finalement reportée pour des raisons logistiques au 2 avril, beaucoup craignaient qu’elle n’ait pas lieu, d’autant que les forces rebelles ont subi ces derniers jours de nombreuses pertes humaines suite à des interventions menées par l’armée régulière . Le ministre de la Défense colombienne avait ordonné la fin de toute opération militaire et policière dans les environs de la zone où devait avoir lieu la libération des 10 otages dès dimanche soir afin de respecter l’accord de démilitarisation exigée par les FARC.

Une offensive militaire réalisée dans les départements de Meta, dans les environs de Vistahermosa avait fait 32 victimes mortelles parmi les forces armées révolutionnaires, ce à quelques jours de la libération des « 10 plus anciens otages » de la guérilla.

L’ancienne otage franco-colombienne Ingrid Betancourt a célébré la libération des 10 derniers otages en uniforme qui demeuraient sous le joug de la guérilla et les a invités à « savourer » la liberté, lors de déclarations effectuées depuis New York à la chaîne de télévision Caracol. « Je suis restée toute la nuit de lundi à regarder les images et à suivre les nouvelles. Ce fut très émouvant pour moi et pour ma famille », a-t-elle déclaré. Pour rappel, Ingrid Betancourt avait été libérée le 2 juillet 2008 lors d’une opération militaire qui avait permis également à trois prisonniers américains et à 11 policiers et militaires colombiens de quitter l’enfer de la captivité en pleine selva (forêt tropicale). Elle a tenu à souligner qu’elle voyait que les ex-otages « possédaient une belle lumière intérieure et qu’ils semblaient très heureux ».

« On sent que quatre, cinq, presque six ans se sont passés depuis la dernière fois que nous nous sommes croisés lors de nos marches », a confié Ingrid Betancourt qui les a trouvé « plus maigres » lors de leur libération, a-t-elle précisé.

Parmi les otages libérés, certains se sont déjà exprimés à la presse sur leurs conditions de rétention durant toutes ces années évoquant « la peur de mourir au quotidien ». Le policier Wilson Rojas Medina a évoqué sa peur constante de mourir et l’enfer psychologique et physique que constituait le fait de porter des chaînes 24 heures sur 24 que ce soit aux mains ou encore aux pieds. Selon les premiers examens médicaux, tous les otages présentent un « état de santé stable » et d’une façon générale « de bonnes dispositions physiques et mentales » au vu des traitements subis.

Les six policiers libérés ont confié qu’ils étaient prêts à reprendre leurs fonctions parmi les forces de l’ordre colombiennes. Durant leur captivité, certains ont souffert de paludisme ou encore de leishmaniose, des maladies tropicales communes, tandis que d’autres ont  enduré des maux digestifs. Les médecins ont, toutefois, souligné que le suivi psychologique devrait être important dans les prochaines semaines en raison du stress subi et d’un retour à la « réalité » pas forcément évident à gérer. Cette libération n’est qu’une première étape vers un retour à la vie normale qui s’annonce très progressif pour tous ces hommes à qui l’on a volé un pan entier de leur existence.