L’AIDESEP (Organisation nationale des peuples indigènes d’Amazonie péruvienne), ainsi que les organisations régionales ORAU et FECONAPU, ont pris la décision de se réunir le 9 mai dans la ville de Pucallpa, dans le but d’établir une action commune pour défendre les droits collectifs des peuples indigènes de la région d’Ucayali et de la province de Purús.

Une mobilisation qui a pour objectif de faire face au projet de loi qui vise à légitimer la construction d’une route traversant le territoire de natifs volontairement isolés. La région d’Ucayali se situe au nord-est du Pérou, elle fait géographiquement partie du bassin de l’Amazone. Elle est limitée au nord par la région de Loreto, à l’est par le Brésil, au sud par les régions de Madre de Dios et de Cuzco et à l’ouest par les régions de Junín, Pasco et de Huánuco.
La capitale de la région est justement la ville portuaire de Pucallpa, au bord du Río Ucayali. Pucallpa, en 1902, comptait que 200 habitants, depuis la construction de la nationale de Lima en 1930 c’est la plus grande ville amazonienne du Pérou après Iquitos, un indicateur de ce que peut induire la mise en place d’une voie de communication !

Ville de pucallpa

Le projet de loi numéro 1035, nommé par les communautés loi Tubino, prétend déclarer comme « nécessité publique » la construction d’une route (ou d’une voie ferrée) dans la province de Purús, or selon ce projet le tracé affectera d’une façon irréversible l’intangibilité du parc national Alto Purús, la Reserva Territorial MashcoPiro et la Reserva Comunal Purús, ce qui va à l’encontre de la loi péruvienne relative aux zones naturelles protégées (http://lamula.pe/barra/actualidadambiental.pe/318). À ce titre, les organisations indigènes ont signé la déclaration de PUCALLPA dans laquelle les communautés concernées se déclarent en « mobilisation permanente » pour défendre leurs terres ancestrales et les populations autochtones qui ont fait le choix de vivre sans aucun contact avec le monde extérieur. Pour se faire entendre, ils sont prêts à mettre en place différentes actions, et ce jusqu’à ce que le projet  Tubino soit définitivement abandonné. Dans cette optique, ils ont invité le président régional de Ucayali à assumer la protection des réserves territoriales de la région et ont déclaré ce territoire comme Capitale nationale des peuples autonomes de l’Amazonie.

Iñapari

Ce projet de mise en place d’un axe routier entre Iñapari dans la province de Tahamanu (Madre de Dios) et Puerto Esperanza à Purús (Ucayali), est sévèrement remis en question par près d’une dizaine d’organisations civiles qui demandent à ce qu’il soit abandonné, parmi lesquelles Survival International qui lutte pour le respect des droits autochtones à travers le monde. Plusieurs représentent écologistes ont souligné que la construction de cette route serait fortement préjudiciable aux écosystèmes des zones concernées comme la réserve territoriale abritant en son sein les indigènes isolés, mais aussi le parc national Alto Purús (PNAP) sans oublier les terres des communautés natives évoluant dans la région.

Selon les autorités, cet accès routier est une « priorité nationale », sa construction permettant « de mettre fin à l’isolement de la province de Purús » et devant aussi « favoriser l’intégration de la population au reste du pays ». Pour les défenseurs des communautés autochtones, ce projet constitue une atteinte aux droits des indigènes du fait qu’il viole la Loi de consultation préalable.

La Loi de consultation préalable stipule que les communautés indigènes doivent être préalablement consultées concernant toute implantation sur leur territoire, cela concerne essentiellement les projets de prospection du sous-sol (prospection minière, pétrolière ou bien gazière) menés, la plupart du temps, par des entreprises internationales sur des terres où résident les natifs depuis plusieurs décennies, mais aussi des projets d’infrastructures. Outre cette loi adoptée par le congrès péruvien en août 2011, une telle initiative va également à l’encontre de la résolution 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) concernant les peuples indigènes et tribaux, souscrite en 1989 à Genève.

Les opposants au projet insistent sur le fait que la construction d’une voie de circulation ne ferait qu’avoir des conséquences négatives sur l’organisation communautaire et sur l’environnement. Selon Juan Luis Dammert, un sociologue de la Société péruvienne de droit environnemental (SPDA), l’État se trompe en refusant d’admettre que les routes sont les principaux vecteurs de déforestation en Amazonie. De son côté, César Ipenza, avocat à la SPDA, a souligné que la construction d’un axe routier constituerait une atteinte aux droits fondamentaux des peuples isolés en générant des activités comme l’exploitation forestière illégale, le trafic de drogue ou encore des flux migratoires incontrôlés. Parmi ceux qui s’opposent farouchement à cette initiative, l’on peut nommer le responsable du parc national Alto Purús, Arsenio Calle, qui a souligné à différentes reprises qu’à Purús la nécessité d’une route ne se justifiait pas du fait  « qu’il n’y a aucune activité de production ».

Survival – © Heinz Plenge Pardo

Comme le souligne l’organisation Survival, le projet ne fait pas référence à la présence d’indigènes isolés dans la zone concernée et fait fi de l’opposition des natifs qui, dans cette région du Pérou, représentent que 80 % de la population (une population estimée à 3 200 individus). Ces derniers ont la hantise de voir s’installer des bûcherons illégaux ou encore des colons qui pourraient détruire leur habitat naturel et menacer directement ou indirectement la vie des indigènes isolés. Un simple contact peut être synonyme d’un véritable génocide pour ces communautés écartées du reste du monde qui, au contact du moindre virus, peuvent être décimées, car ne bénéficiant pas d’immunité contre des maladies « étrangères ».

Stephen Corry, directeur de Survival International, a affirmé : « L’obstination de Piovesan et de ses amis congressistes dans la construction d’une route en plein cœur d’un territoire indigène, un projet qui n’a pratiquement bénéficié d’aucun soutien de la part des Indiens, est inquiétante. Cette attitude qui consiste à ressasser des poncifs du genre ‘nous savons ce qui est bon pour vous’ n’est pas seulement condescendante, elle est dangereuse, ainsi que l’ont montré 500 ans de colonialisme et de développement imposé sur les terres indigènes ». L’Aidesep a déclaré « Loin de briser le prétendu isolement de la province, cette route sera uniquement source de dégradation et destruction ».

Flora Rodriguez, de l’organisation indigène locale FECONAPU, a déclaré avec véhémence : « Cette route n’a rien à voir avec le développement. Elle suscitera que des divisions. Elle ne nous apportera rien en dehors de la mort, car la forêt est la vie ». Dans un appel au Congrès, l’organisation indigène ORAU a lancé ce cri : « Ne vous laissez pas intimider par un petit groupe de législateurs qui veulent transformer Purus en un désert ».

Indigènes isolés Mashco-Piro / © D. Cortijo – Survival

L’exploitation à des fins économiques de la forêt amazonienne, en particulier à la frontière entre le Pérou et le Brésil, menace de provoquer un véritable génocide sur les populations isolées.
« Si la route Puerto Esperanza-Iñapari se concrétise, il y aura un nouveau génocide », a déclaré Jaime Corisepa, président du mouvement indigène de la fédération native du fleuve et de ses affluents (FENAMAD). Les indigènes isolés pourraient en effet être confrontés à des épidémies contre lesquelles ils n’ont aucune défense immunitaire ou encore à des conflits armés.

Cette situation nous renvoie à une autre puisque depuis plusieurs mois, la Bolivie est confrontée à la grogne des natifs qui, eux aussi, s’opposent à la construction d’un tronçon routier devant relier Villa Tunari (à Cochabamba) à San Ignacio de Moxos (au Beni) au coeur de l’Amazonie, une voie qui doit traverser le Parc National Isiboto-Sécure (TIPNIS ou Territoire Indigène et Parc National d’Isiboro Sécure). Une problématique similaire et des réponses identiques entre les natifs péruviens et boliviens qui refusent de se soumettre aux décisions gouvernementales qui ne prennent pas en compte leurs droits les plus élémentaires.

Pour le moment, les indigènes d’Amazonie péruvienne n’ont pas entamé un bras de fer aussi âpre que leurs voisins, mais la poursuite du projet pourrait rapidement changer la donne. Il s’agirait dès lors d’un nouveau conflit social au Pérou alors que le président de gauche Ollanta Humala subit déjà la féroce opposition des natifs de Cajamarca qui rejette en bloc la mise en place du projet minier Conga sur leur territoire par crainte des répercussions sur leur environnement. Le gouvernement péruvien est-il prêt dès lors à s’engager de nouveau dans une « lutte » avec les communautés indigènes de son pays ? Rien n’est moins sûr d’autant que les enjeux économiques ne semblent pas aussi pressants que dans la région andine de Cajamarca…

(Aline Timbert)