Dans un communiqué émis le 17 juillet depuis Londres, l’organisation internationale de défense des populations autochtones, Survival, a invité les touristes qui ont visité (ou ont l’intention de le faire) le site archéologique du Machu Picchu à prendre conscience du danger qui plane sur les communautés indigènes évoluant à une centaine de kilomètres à peine de la célèbre cité inca, au coeur de l’Amazonie péruvienne.

L’organisation a interpelé les visiteurs qui découvrent les beautés du sanctuaire historique dans le but qu’ils se joignent à une nouvelle campagne sur Internet visant à protéger les droits des populations autochtones menacées par l’implantation sur leurs terres ancestrales (au coeur de la ‘vallée sacrée des Incas’ , la vallée de l’Urumbaba) d’une entreprise gazifière. En effet, la réserve Nahua-Nanti en Amazonie péruvienne et les populations autochtones isolées vivant en son sein sont menacées par un projet d’exploitation de gaz connu sous le nom de Camisea, une initiative menée par un puissant consortium de compagnies parmi lesquelles Pluspetrol, Hunt OilSonatrach, Hunt Oil, Techpetrol, SK et Repsol. Un projet d’envergure clairement dénoncé par l’organisation Survival.

Membre de la communauté nahua - © Survival

Les gigantesques concessions gazières de Camisea constituent le plus grand projet énergétique de ce pays d’Amérique du Sud, les trois quarts d’entre elles dites « bloc 88 » sont localisés en pleine réserve protégée. Pour rappel la Loi de 2006 sur les populations isolées au Pérou stipule que les réserves sont « intangibles » et que seuls les autochtones peuvent exploiter les ressources à des fins d’autosubsistance.

Les annonces de sensibilisation en ligne apparaissent sur Google en tapant le mot-clé Machu Picchu sous l’intitulé « Alerte aux touristes » (http://www.survivalfrance.org/sur/camisea), un lien qui incite les touristes à adopter des mesures nécessaires pour la préservation de cet environnement et de ses populations. Survival a ajouté que la mise en place de projets gaziers dans cette zone pouvait également menacer l’ancienne citadelle inca, l’un des lieux qui abritent le plus riche écosystème de la planète.

À l’instar du sanctuaire historique du Machu Picchu, le parc national de Manu est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO et il est considéré comme étant plus riche en biodiversité que ‘tout autre lieu sur Terre’.

Plusieurs tribus isolées évoluent dans la réserve Nahua-Nanti : les Nahua, les Nanti, les Matsiguenga, et les Mashco-Piro or, comme tous les groupes isolés, ils dépendent de l’environnement au sein duquel ils évoluent. Le tourisme au Machu Picchu, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983 et désigné officiellement comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde par la NewOpenWorld Foundation le 7 juillet 2007, constitue l’une des principales sources de devises au Pérou.

« Les touristes qui visitent le Machu Picchu, et qui se sont intéressés par l’histoire et la culture du Pérou, doivent prêter attention à ces annonces et prendre des dispositions », a déclaré le responsable de Survival International, Stephen Corry. Ce dernier a précisé que les territoires des tribus isolées devaient être protégés, dans le cas contraire « les natifs seraient amenés à disparaître comme les Incas au XVIIe siècle ».

Localisation du lot 88 - © Survival

Le projet Camisea envisage l’exportation de gaz sur le lot 88 et le transport de ce combustible fossile jusqu’à la côte traversant ainsi les départements de Cusco, Ayacucho, Huancavelica et Ica. Pour ce faire, de gazoducs doivent traverser les communautés natives et paysannes. En raison des inquiétudes suscitées parmi les populations concernées, et en accord avec les engagements pris par le gouvernement du Pérou et la Banque interaméricaine de développement, un décret Suprême a été adopté en 2003 pour renforcer la protection de la réserve Nahua-Nanti.

La BIRD avait fourni au Pérou un prêt de plus de 75 millions de dollars pour développer le projet Camisea en respectant plusieurs engagements parmi lesquels la promesse ‘qu’aucune nouvelle autorisation d’exploitation des ressources naturelles ne serait accordée’. Toute prospection ou exploitation dans la réserve Nahua-Nanti sera dès lors illégale comme stipulé dans le droit international et péruvien. Il y a quelques mois le ministre péruvien de l’Énergie a pourtant annoncé son intention de développer l’exploration gazière dans le lot 88, une prise de décision qui aurait dès lors des répercussions sur les populations autochtones et leur habitat naturel, un environnement qui est à la base de leur survie.

Il est important de souligner que la réserve Nahua Nanti fonctionne comme une « zone tampon » pour une autre attraction touristique majeure dans le pays, le parc national de Manu.

Encart publicitaire Survival

L’aide de la légende vivante du rock britannique, membre de The Rolling Stones, Mick Jagger, nommé ambassadeur honoraire du Pérou pour l’environnement, a été sollicitée afin de mettre définitivement fin à ce projet, d’autant qu’un nouveau bloc d’exploration nommé Fitzcarrald semble avoir été validé par les autorités, une autorisation concédée à Petroperú.

Ironie du sort comme l’a souligné Stephen Corry, le choix du nom Fitzcarrald fait allusion au baron du caoutchouc Carlos Fermin Fitzcarrald qui, au 19e siècle, par ses activités, a entraîné la mort de milliers d’indigènes. Il faut garder à l’esprit que les populations isolées restent particulièrement vulnérables au risque de contamination bactériologique engendrée par le contact avec des ‘étrangers’ : « les peuples isolés de la planète n’ayant aucune immunité contre les maladies extérieures ».


Le président Ollanta Humala déjà en prise avec la gronde sociale de plusieurs communautés s’opposant à l’implantation de compagnies minières dans les Andes, a déclaré en avril 2012 au sujet du lot 88 :

« Le gaz de Camisea, le gaz de Cusco, le gaz du Pérou, cette ressource naturelle doit ouvrir la grande porte de l’inclusion sociale », a-t-il dit après la signature du Décret suprême qui stipule que la production de gaz naturel du bloc 88 doit être destiné au marché intérieur. « Aucun peuple dans le sud ne fera l’objet de discrimination pour la livraison de gaz, nous allons fournir tout le monde, et par la grâce de Dieu, nous allons atteindre tout le monde et pour cela nous avons la force, la volonté et l’amour de parcourir le Pérou et de donner à chacun la possibilité qu’il ait du gaz pas cher ».

Malgré cet engagement juridique pour limiter l’exploitation des activités existantes, le gouvernement du Pérou et le consortium Camisea vont de l’avant et mettent sur pied des plans d’expansion qui mettent en péril l’existence même des tribus isolées.

La réserve « Kugapakori, Nahua Nanti » a été crée dans le sud du Pérou en 1990, elle est destinée aux peuples qui souhaitent rester en isolement volontaire de la société nationale en accord avec la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) concernant les peuples indigènes et tribaux, souscrite en 1989 à Genève.

L’article 7 de la convention n° 169 stipule que les peuples indigènes et tribaux ont le droit de « décider de leurs propres priorités en ce qui concerne le processus de développement dans la mesure où celui-ci a une incidence sur leur vie, leurs croyances, leurs institutions et leur bien-être spirituel et les terres qu’ils occupent ou utilisent d’une autre manière, et d’exercer un contrôle sur leur développement économique, social et culturel propre».

Le 13 avril 2012, le ministère de l’Énergie et des Mines a pourtant approuvé la première évaluation d’impact environnemental (EIE) qui permettrait d’élargir les activités dans le bloc 88 dans une zone connue sous le nom de San Martin Est…

(Aline Timbert)