Résumé (partie 1): Alors que la France est souvent symbolisée par la célèbre Tour Eiffel, haut lieu touristique qui attire chaque années des millions de visiteurs désireux d’approcher l’oeuvre monumentale de son créateur, Gustave Eiffel, beaucoup ignorent que l’on peut suivre les traces de l’ingénieur français en pleine Amazonie péruvienne… C’est à Iquitos, capitale du Loreto que l’on peut découvrir la « Casa de Fierro » encore appelée la « Maison Eiffel », un témoignage d’un passé glorieux où, à la fin du 19e siècle, les caucheros fortunés laissaient libre cours à leurs envies les plus folles… Y compris celle de se faire livrer depuis l’Ancien Monde une habitation rutilante, en pièces détachées, les voies fluviales devenant un moyen d’échanger les marchandises d’un bout du monde à l’autre. Cette maison historique, délaissée, patrimoine culturel de toute une région, ne demande qu’à renaître afin qu’elle devienne; à son tour, un lieu touristique incontournable de ce paradis vert.

Casa de hierro

Iquitos héberge donc au beau milieu de son agitation tropicale une maison de fer construite par le concepteur français de structures métalliques, un fait qui peut encore sembler insolite, tant la destination semblait lointaine des ateliers de construction de l’ingénieur français (les Forges D’Aiseau situées en Belgique) et peu facile d’accès à la fin du XXIe siècle. C’est pendant le boom du caoutchouc (une expansion débutée dans les années 1880) que la première maison préfabriquée a fait son incursion sur le territoire latino-américain témoignant de l’apogée de la ville d’Iquitos, l’exploitation de l’hévéa favorisant l’apparition de grosses fortunes dans cette partie reculée du monde. Moins de 700 habitants sont recensés en 1863 contre 10 000 en 1897, une effervescence liée à l’exploitation du caoutchouc et à l’ouverture des voies fluviales ainsi qu’à la navigation à vapeur propice aux échanges et au commerce. Une période de démesure s’amorce alors, et les habitants d’Iquitos les plus aisés ont des rêves à la hauteur de leurs ambitions.

Les versions sur l’arrivée de la maison Eiffel à Iquitos divergent et contribuent un peu à la légende de ce patrimoine architectural venu de l’Ancien Monde, même si une version se détache aujourd’hui encore. En 1889, un « cauchero » bolivien (gros exploitant de caoutchouc), Antonio Vaca Diez, associé d’un exploitant péruvien prénommé Carlos Fermín Fitzcarrald, séduit par l’Exposition universelle de Paris fait l’acquisition d’une Maison en fer préfabriquée (construite en 1887) et décide de se la faire livrer en kit dans la région de Madre de Dios via le fleuve Ucayali, opération quelque peu délicate. Le principal intéressé, un peu dépassé par l’ampleur de la tâche, décide donc de diviser la maison en deux, une partie est revendue à un commerçant (dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace) et l’autre moitié à un autre cauchero, Anselmo del Águila, iquiteño, qui décide de la monter là où elle a été débarquée en 1890. Elle donc installée en plein coeur de la ville, sur la place d’Armes ou Plaza de Armas* où elle se trouve toujours entre les rues Próspero et Putumayo.

Iquitos

Cette construction prévue pour résister aux aléas du climat tropical bénéfice d’un balcon spacieux et agréable qui permet à l’air de s’engouffrer rafraîchissant une atmosphère souvent chaude et humide sous ces contrées. La maison a connu pas moins de 7 propriétaires en moins d’un siècle et autant d’usages différents tantôt maison particulière, restaurant, fabrique, épicerie, club (Iquitos Club), elle fut même le siège du consulat britannique… Depuis 2007, le premier étage est occupé par un restaurant, le rez-de-chaussé abrite, quant à lui, des commerces.
À l’heure actuelle, les touristes commencent à réaliser que le Pérou ne se limite pas aux Andes et à ses sites archéologiques incas, aussi spectaculaires, mystérieux et riches d’histoire soient-ils. L’Amazonie suscite l’intérêt d’individus désireux de s’écarter des sentiers battus, et Iquitos attire l’attention, car elle offre sa dose de découverte et d’animation. Cette maison bâtie, à distance, par Gustave Eiffel suscite dès lors l’intérêt pour la charge historique qu’elle véhicule bien sûr, témoignage d’une époque fastueuse pour cette région, mais aussi pour la dose « d’impromptu » qu’elle propose, encore plus aux visiteurs français pas toujours conscients que la trace Eiffel ne se limite pas à Paris. Ne dit-on pas « La maison Eiffel est l’unique maison venue d’un autre continent » pour vanter l’originalité de cette structure !
Petit bémol cependant, et pas des moindres, la Maison de fer, inscrite au Patrimoine culturel de la ville semble tomber dans l’oubli das autorités et son état se dégrade sérieusement menaçant sa pérennité…

En janvier 2011, Carmen Rojas Aguilar, universitaire, directrice de projets culturels, éducatifs et touristiques de l’ONG “Carita Feliz” lançait un plan de 100 pages nommé « proyecto Recuperación y Restauración de la Casa de Fierro » afin d’attirer l’attention des autorités sur le risque de perdre un élément clé du patrimoine historique et culturel de Loreto et déclarait :
« Iquitos est toujours vendu comme un produit touristique de grande importance, non seulement pour ses paysages enchanteurs, mais aussi pour ses structures architecturales, mais rien n’est fait pour les préserver et les promouvoir en qualité d’axes culturels, touristiques, qui permettent de découvrir notre culture ».

Elle ajoute « Nous les habitants de Loreto vendons une image au monde et cette image est celle de la Casa de Fierro, il n’y a pas un hôtel, pas un restaurant ou un lieu d’hébergement qui ne fasse pas mention dans son dépliant de la Maison de fer, cependant, cette maison est un monument oublié, détérioré, sans éclat, sans vie, sans mouvement. La Maison de fer est un symbole de la ville d’Iquitos, elle est l’image d’Iquitos à l’extérieur, elle est le reflet du Patrimoine Historique du Boom du caoutchouc que nous devons la récupérer, c’est une construction unique en Amérique du Sud, elle ne peut donc pas avoir une apparence désolée, triste sans aucune richesse à dévoiler au peuple de Loreto et au touriste national et international […] ». Alors cette maison pourra-t-elle être sauvée d’un destin qu’elle ne mérite pas ? L’avenir nous le dira.

Iquitos

Avec le regain d’intérêt pour le bassin amazonien (zone englobant plusieurs pays sud-américains) qui, a d’ailleurs, été inscrit sur la liste des 7 Merveilles naturelles du monde choisies par les internautes du Monde entier en cette fin d’année 2011 (un classement établi par l’organisme New7Wonders au moyen de cette consultation internationale), l’Amazonie péruvienne qui représente 13% de la surface totale de la forêt tropicale avec les régions de Loreto, Madre de Dios, San Martín, Amazonas et Ucayali espère bien récolter les fruits touristiques de cet engouement. La région de Loreto, et plus précisément la ville d’Iquitos (qui abrite le plus grand port fluvial du Pérou) et sa Maison de fer ouvre une voie vers un tourisme culturel dans une région où le « rubber boom » a laissé de magnifiques traces telles que les mosaïques ou « azulejos » (des pièces venues d’Espagne, d’Italie et du Portugal) ornant les façades de certaines maisons, sans oublier le tourisme vert qui prend chaque jour un peu plus d’ampleur.

Le journal espagnol « El País » n’avait pas hésité à déclarer que visiter Iquitos constituait « une expérience incomparable » dans un article consacré à la ville, « Mototaxis en la selva », publié le 3 février 2012 par Miguel Angel Noceda.

* « Plaza de Armas », nom donné à la place principale des villes d’Amérique Latine, elle est souvent située près des bâtiments gouvernementaux, des églises, ou autres structures culturelles et politiques d’importance.

(Aline Timbert)