Six mois après l’alerte déjà lancée par Amnesty International en septembre 2016, le rapport « Forcés à fuir du Triangle nord : une crise humanitaire négligée » présenté par Médecins Sans Frontières, le 11 mai 2017, pointe du doigt une situation de « guerre » ainsi que l’attitude « préoccupante » du Mexique et des Etats-Unis face à l’exode depuis le Triangle nord (le Guatemala, le Honduras et le Salvador), dû à la violence dont les migrants et les réfugiés sont doublement victimes.

La dimension du problème à la frontière sud du Mexique est comparable à la pire des guerres actuelles : nombre important de morts, manque d’assistance sanitaire, exode. Depuis la promulgation du « Plan Frontière Sud », en juillet 2014, qui implique le renforcement des mesures de sécurité, les migrants choisissent des routes plus clandestines et, donc, plus dangereuses pour parcourir les 3.000 km qui les séparent de la frontière avec les Etats-Unis.

Les chiffres des déplacements, des persécutions, des disparitions, des meurtres, des menaces, des violences sexuelles ou des renvois forcés au Salvador, au Honduras ou au Guatemala sont semblables à ceux des conflits armés dans le monde.
L’organisation humanitaire MSF, présente au Mexique depuis 2012, a mené à bien 33.000 consultations ainsi qu’une enquête auprès de 467 migrants originaires du Triangle nord dans les refuges de Tenosique, Ixtepec ou San Luis Potosi et les résultats connus aujourd’hui donne la chair de poule.
Il en ressort que 92.2% des migrants et des réfugiés ont vécu un événement violent dans leur pays d’origine ou durant leur déplacement au Mexique, l’un des couloirs migratoires les plus actifs du monde, puisque chaque année, ce sont environ 500.000 personnes qui emprunte cette route. Ce sont encore environ 70% des migrants et réfugiés qui seront attaquées, violées ou tabassées lors de leur passage par le Mexique.

Le quotidien espagnol El País, qui a relayé l’information, a publié un reportage de photographies prises par MSF dans les refuges qu’ils ont investis pour venir en aide aux victimes. On y voit, par exemple, William qui porte son épouse Gloria jusqu’au commissariat de police pour déposer plainte pour agression sur leur chemin du Guatemala au Mexique. Pour Gloria c’est la première fois qu’elle essaye de gagner les Etats-Unis où vivent sa sœur et son cousin. Son mari a déjà fait la route six fois. Il a même été enlevé par des narcotrafiquants dans l’Etat de Tamaulipas, y a été victime de tortures et a même vu mourir d’autres migrants sous ses yeux. Il est parvenu à s’enfuir et à rejoindre les Etats-Unis d’où il a été immédiatement renvoyé dès son arrivée.

Un tiers des femmes interrogées par MSF a subi des abus sexuels pendant leur voyage, parmi lesquelles 60% ont été victimes de viol dont les agresseurs sont membres de bandes criminelles ou appartiennent à la police.
Une femme de 35 ans originaire du Honduras raconte : « C’est la quatrième dois que j’essaie de traverser le Mexique, mais ça ne m’était jamais arrivé. Je suis venue avec mon voisin et on a été capturés par un groupe de délinquants. Le pire, c’est qu’ils étaient aussi du Honduras. La Police Fédérale était leur complice et ils nous ont mis entre les mains des membres de ce gang. Moi, ils m’ont violée. Ils m’ont mis un couteau sous la gorge, je n’ai pas pu résister. J’ai honte de dire ça, mais ils auraient mieux fait de me tuer ».

Les gangs (appelés maras) et le crime organisé font des pays du Triangle nord l’une des régions les plus dangereuses au monde. Cette réalité, qui n’est malheureusement pas si nouvelle, a entraîné une évolution importante des facteurs d’émigration puisque désormais c’est la forte hausse de la violence qui pousse de plus en plus de personnes à fuir vers le nord pour sauver leur vie. Il ne s’agit donc plus principalement d’une migration à caractère économique.

Parmi les raisons qui les forcent à fuir, environ 40% parle des attaques directes ou des menaces subies par eux ou par leurs familles, tout comme des expériences d’extorsion ou enrôlement forcé par les gangs. 43% ont perdu un membre de leur famille dans un acte violent dans les 2 ans qui précèdent leur fuite. Pour Le Salvador le pourcentage s’élève à 56.2%. Selon ces données, plus de la moitié des salvadoriens a été victime de chantage ou d’extorsion.
Ottoniel, du Guatemala, essaye de gagner les Etats-Unis pour la quatrième fois. La première fois, il y a 9 ans, il a été arrêté par les services de migration au Texas et a été déporté au Guatemala. « La route est devenue beaucoup plus dangereuse depuis… », explique-t-il. Lors de sa seconde tentative, il a été obligé de transporter de la drogue dans son sac à dos, une méthode très utilisée par les migrants qui n’ont pas d’argent suffisant pour payer un coyote (passeur).

Malgré cela, « le sort des personnes en provenance du triangle du nord de l’Amérique centrale montre l’échec des gouvernements à fournir protection et assistance humanitaire aux migrants et aux réfugiés », affirme Bertrand Rossier, coordinateur général de MSF au Mexique. « Jouer avec les peurs de l’opinion publique et considérer ces personnes comme un simple problème économique ou de sécurité est irréfléchi. Il s’agit bien d’une crise humanitaire ». De plus, les gouvernements d’origine du Triangle nord manque doublement à leurs devoirs en ne reconnaissant pas le problème de la violence comme facteur primordial d’émigration : non seulement, aucune mesure ne permet l’amélioration de la situation socioéconomique qui réduirait la migration, mais en plus, les rapatriés sont frappés par le climat de violence omniprésent à leur retour.
Et la collaboration du Mexique n’est pas à la hauteur et l’organisation humanitaire a exprimé sa “préoccupation” face au manque de soutien institutionnel et gouvernemental auprès des migrants et des réfugiés. En effet, on continue de les considérer comme des migrants économiques alors que leur situation est bien différente.

« Bien qu’il existe des individus quittant ces pays à la recherche de meilleures opportunités économiques, le tableau qui émerge de notre rapport est celui de personnes vulnérables et terrorisées, fuyant pour leurs vies et pour celles de leurs familles », explique Bertrand Rossier [….]

(Suite de l’analyse prochainement disponible sur Actu Latino)