Deux ans après son élection avec plus de 68% des voix, la cote de popularité du président, Jimmy Morales, est en berne et l’ancien comique ne fait plus rire. Après avoir promis de pourfendre la corruption, le président du Guatemala est cerné de toutes parts. Après l’ouverture judiciaire contre son fils et son frère pour fraude et blanchiment d’argent, c’est lui qui est désormais soupçonné d’avoir été élu grâce à un financement illégal et d’avoir touché, de la part des militaires, impliqués dans tous les trafics, une prime de 61.000 $ pendant neuf mois alors que bon nombre de Guatémaltèques vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Des milliers de manifestants se sont mobilisés dans les principales villes, mercredi 20 septembre, pour demander sa démission. Ils étaient 80 000 dans la capitale du pays et 148 000 dans tout le pays, selon le procureur des Droits de l’Homme, Jordan Rodas. Ce sont les syndicats, les organisations paysannes et indiennes, les étudiants et la société civile qui ont lancé un mot d’ordre de grève. Au cri de « Renoncez, les corrompus ! », les initiateurs de cette journée morte demandent la démission du chef de l’État ainsi que celle des 107 députés qui ont voté une réforme controversée.
Retour sur une crise estivale qui semble toujours aussi forte… Le 25 août, le parquet et la Commission Internationale Contre l’Impunité des Nations Unies (CICG), garante de l’indépendance des juges, ont demandé la levée de l’immunité de M. Morales après que le Tribunal Suprême Electoral a pointé des anomalies dans le financement du parti (FCN-Nacion) dont il était secrétaire général pendant l’élection.

M. Morales a réagi dans un discours au pays : « En tant que président de la République, dans l’intérêt du peuple du Guatemala et pour le renforcement de l’état de droit et des institutions, je déclare M. Ivan Velasquez persona non grata dans son rôle de commissaire de la CICG et je lui ordonne de quitter immédiatement la république du Guatemala ».

Cette décision a déclenché des manifestations hostiles de Guatémaltèques, avant d’être finalement annulée par la Cour constitutionnelle. Dans son argumentaire, la Cour a justifié sa position par le fait que le chef de l’Etat avait violé l’article 182 de la Constitution, en agissant à sa discrétion, sans le soutien de ses ministres. La manœuvre a donc échoué, et terni davantage une image publique passablement écornée après le dramatique incendie d’un foyer d’accueil qui a couté la vie à 41 jeunes filles brûlées vives en mars dernier (voir article d’Aline Timbert sur ActuLatino http://www.actulatino.com/2017/03/14/guatemala-la-colere-ne-faiblit-pas-apres-la-mort-de-40-jeunes-filles-dans-un-foyer-place-sous-la-protection-de-l-etat/).

La Cour suprême demanda également la levée de l’immunité du président au Congrès mais les députés -où le parti du président est majoritaire- a rejeté la demande. Les 107 députés du FCN-Nacion sont même allés plus loin en adoptant en urgence deux amendements visant à assouplir le Code pénal afin de protéger les chefs de file de partis soupçonnés de malversations financières. Pour l’ex-guérilla de gauche, Urng-Maiz, qui a voté contre les amendements controversés, non seulement « ces réformes sont partie intégrante d’une stratégie des forces politiques, économiques et sociales (…) pour freiner les avancées contre la corruption et l’impunité » mais elles jettent aussi un discrédit supplémentaire sur les institutions du pays et aggravent « la crise de gouvernance du pays ».

Après une nouvelle vague de manifestations, le vendredi 15 septembre, jour de l’Indépendance du pays, le Congrès a fait marche arrière face à ce qui était appelé le « pacte des corrompus » : « Jimmy Morales a conclu un pacte avec les mafias », assure Alvaro Montenegro, un des fondateurs du mouvement #JusticiaYa (Justice tout de suite), qui avait obtenu, en 2015, le départ de l’ancien président, le général Otto Pérez Molina, impliqué dans l’affaire « La línea », une gigantesque fraude douanière.
Mais malgré ce revirement, les célébrations du jour de l’indépendance sont restées mouvementées, avec une débandade au sein du gouvernement puisque plusieurs ministres et hauts fonctionnaires ont présenté leur démission et des manifestations demandant la démission du président et la purge du Parlement ainsi qu’une réforme électorale et une modification du statut des partis politiques.

A la pression de la rue, se sont ajoutées les critiques de tous côtés : Transparence Internationale, à travers son organisation au Guatemala, Action Citoyenne, a dit qu’elle rejetait les changements qui visaient clairement à « garantir l’impunité » et assura qu’elle appellerait à la suspension du Congrès guatémaltèque des forums parlementaires régionaux et mondiaux. L’ONU, Washington et Gladys Annabella Morfin, procureure générale du Guatemala, se sont unis à ce concert de rejet de plus en plus préoccupant pour le pouvoir en place.

Comme un symbole du retour -malheureux- de l’Histoire, la place centrale de Guatemala City, a retrouvé son animation d’il y a tout juste deux ans, quand des rassemblements quotidiens avaient forcé à la démission la vice-présidente Roxana Baldetti et le président Otto Pérez Molina. Ironie de l’histoire… Le novice en politique qui avait fait campagne autour du slogan « Ni corrompu, ni voleur » pour nettoyer les écuries d’Augias de la corruption endémique est aujourd’hui la cible du mouvement citoyen.
Il se présentait, ne l’oublions pas, sous les couleurs du parti FCN-Nacion, créé par des généraux qui essaient d’échapper à des poursuites pour génocide contre les communautés indigènes : 200.000 morts ou disparus pendant la guerre civile qui a dévasté le pays entre 1960 et 1996, d’après l’ONU.

(Vidéo du 28/08/2017)