Bolivie 2025 : Un virage à droite aux élections présidentielles pour des changements en profondeur ?

Alors que les électeurs boliviens se rendent aux urnes ce dimanche 17 août 2025, le pays d’Amérique du Sud vit un moment charnière de son histoire moderne.

En effet, cette élection présidentielle, qui coïncide avec les célébrations du bicentenaire de l’indépendance bolivienne (6 août 1825), pourrait marquer la fin d’une ère politique de deux décennies et l’avènement d’un nouveau modèle économique et social.

Bolivie, La Paz

Un bicentenaire terni par la crise qui secoue en profondeur la Bolivie

La Bolivie a célébré le 6 août dernier les 200 ans de son indépendance dans un contexte particulièrement contrasté. En effet, si la date revêt une importance symbolique majeure pour cette nation plurinationale de 11,3 millions d’habitants, les festivités officielles dans la ville de Sucre, où fut signée la proclamation d’indépendance en 1825, ont été éclipsées par une crise économique et politique sans précédent.

Les deux siècles d’histoire bolivienne ont été marqués par des pertes territoriales considérables (plus de 120 000 km² lors de la guerre du Pacifique contre le Chili), des périodes d’instabilité politique alternant avec des phases de modernisation, notamment la révolution nationale de 1952 qui instaura le suffrage universel et la nationalisation des mines.

Le délitement annoncé de la gauche aux élections présidentielles 2025

Le scrutin du 17 août 2025 s’annonce comme un tournant majeur dans l’histoire politique récente de la Bolivie. Ainsi, après vingt ans de gouvernance de gauche initiée par Evo Morales en 2006 et poursuivie par Luis Arce depuis 2020, le Mouvement vers le socialisme (MAS) traverse sa plus grave crise interne.

Le président sortant Luis Arce a renoncé à briguer un second mandat, affaibli par ses conflits avec son mentor et prédecesseur Evo Morales et par la responsabilité qui lui est attribuée dans la crise économique actuelle.

En fait, cette division interne a fragmenté le parti au pouvoir, ouvrant la voie à une alternance politique historique.

Deux favoris de droite en tête dans un pays jusque-là enraciné à gauche

Les sondages placent en tête deux candidats conservateurs qui incarnent un retour vers les politiques économiques des années 1990 :

Samuel Doria Medina : L’homme d’affaires pragmatique

À 66 ans, Samuel Doria Medina se présente comme l’économiste capable de sortir la Bolivie de la crise. Diplômé de l’Arizona State University et de la London School of Economics, cet ancien ministre de la Planification (1991-1993), sous Jaime Paz Zamora, a bâti sa fortune dans l’industrie du ciment avec SOBOCE, qu’il a dirigée de 1987 à 2014 avant de la vendre pour 300 millions de dollars.

Propriétaire des franchises Burger King et Subway en Bolivie, ainsi que de l’emblématique hôtel Los Tajibos à Santa Cruz et du gratte-ciel Green Tower de La Paz, Doria Medina incarne la réussite entrepreneuriale. Son slogan « Cent jours, carajo ! » promet une sortie de crise rapide inspirée des politiques libérales, avec une approche qu’il compare aux méthodes du président argentin Javier Milei.

Crédité de 21% des intentions de vote selon les derniers sondages, il bénéficie du soutien d’une large coalition incluant l’ancien maire de La Paz Juan del Granado et l’homme d’affaires Marcelo Claure.

Jorge « Tuto » Quiroga : L’expérience au service de la présidence

Jorge Fernando Quiroga Ramírez, 65 ans, apporte l’expérience du pouvoir à cette campagne. Ingénieur industriel diplômé de Texas A&M University et titulaire d’un MBA de St. Edward’s University. Point à noter, il a été le plus jeune vice-président de l’histoire bolivienne (37 ans) avant de devenir président de 2001 à 2002, succédant à Hugo Banzer.

Sa présidence fut marquée par une orientation néolibérale et le « Plan Tuto » visant à redresser l’économie, avec des résultats mitigés. Candidat malheureux en 2005, 2014 et 2020, Quiroga promet cette fois un « changement radical » du modèle économique, avec la fermeture des entreprises publiques déficitaires et une réduction drastique des subventions aux carburants.

Donné à 20% des intentions de vote, il a récemment dépassé Doria Medina dans certains sondages, créditée de 24,45% contre 23,64% pour son rival.

Une crise économique multifactorielle et l’emergence de la droite

La Bolivie traverse sa pire crise économique depuis des décennies, alimentant le désir de changement de l’électorat :

  • Inflation galopante : Le taux d’inflation annuel frôle 25%, un record en 17 ans ;
  • Pénurie de dollars : La chute des revenus gaziers depuis 2017 a créé une grave crise de devises ;
  • Pénuries de carburant : Les files d’attente devant les stations-service durent 2 à 3 jours ;
  • Produits de base rarifiés : Huile, riz, blé, médicaments sont devenus difficiles à trouver ;
  • Pauvreté en hausse : Selon la Fondation Jubileo, elle atteindrait 44% contre 36-37% officiellement.

Cette situation contraste avec les succès passés du modèle MAS : sous Evo Morales, la Bolivie avait triplé son PIB, réduit la pauvreté de 60% à 37% et intégré la population indigène dans la redistribution des richesses.

Les défis du changements et les nouveaux horizons politiques en Bolivie


L’arrivée probable de la droite au pouvoir soulève plusieurs questions cruciales. En effet, les deux favoris promettent des réformes de choc comme :

  • Coupes dans les dépenses publiques ;
  • Fermeture des entreprises d’État déficitaires ;
  • Réduction des subventions aux carburants ;
  • Ouverture accrue aux investissements privés ;
  • Modification des lois pour favoriser les capitaux étrangers ;
  • Réduction du rôle de l’État ;
  • Production de batteries au lithium.

La situation de crise actuelle découle principalement de l’effondrement des revenus gaziers depuis 2017, pilier de l’économie bolivienne sous l’ère Morales. Le modèle économique étatiste, qui avait permis de tripler le PIB et de réduire la pauvreté de 60% à 37% entre 2006 et 2019, montre aujourd’hui ses limites.

Les promesses du « processus de changement » initié à la fin des années 2000 ont reconfiguré l’État et réduit les inégalités sociales pendant une décennie de termes extérieurs favorables; mais la période post-boom des matières premières, la pandémie de Covid-19 et des crises politiques successives ont affaibli ces acquis

Risques sociaux avec la remise en question annoncée du verdict des urnes ?

La crise touche particulièrement les zones rurales et les populations indigènes, traditionnellement soutiens du Mouvement vers le Socialisme (MAS). Les coopératives agricoles peinent à s’approvisionner en équipements, tandis que les transports sont paralysés par la pénurie de carburant.

L’économiste Napoleón Pacheco prévient qu’une « période de sang, de sueur et de larmes » s’annonce, nécessitant des précautions dans l’application des réformes pour éviter l’explosion sociale. La forte polarisation politique, illustrée par les menaces d’Evo Morales de « mener le combat dans les rues » en cas de victoire de la droite, augmente les risques d’instabilité.

Enjeux constitutionnels avec l’élection présidentielle 2025


Jorge Quiroga promet des réformes constitutionnelles et judiciaires, ainsi que la libération de l’ex-présidente par intérim Jeanine Áñez et de l’ancien gouverneur Luis Fernando Camacho, actuellement emprisonnés.

Vers un second tour inédit, la droite libérale au pouvoir en Bolivie ?


Sauf surprise majeure, les deux candidats de droite devraient s’affronter lors d’un second tour le 19 octobre, marquant une rupture avec vingt ans de duels gauche-droite. Cette configuration inédite témoigne de l’effondrement électoral du MAS, dont les candidats Eduardo del Castillo (1,5%) et Andrónico Rodríguez (5,5%) sont largement distancés dans les sondages.

En effet, Andrónico Rodríguez, président du Sénat et candidat de l’Alliance Populaire, n’obtient que 5,5% des intentions de vote, illustrant la fragmentation de la gauche bolivienn

Toutefois, l’incertitude demeure néanmoins sur le rôle du vote blanc et indécis, passé de 17% en juin à plus de 20% en juillet, particulièrement dans un contexte où Evo Morales, interdit de candidature et accusé de « traite » d’une mineure, encourage ses partisans à voter blanc.

L’amorcement d’un nouveau cycle pour la Bolivie et sa population ?


L’élection présidentielle bolivienne du 17 août 2025 apparaît comme un moment de bascule historique. Aucun candidat ne semblant pouvoir obtenir la majorité absolue, un second tour est prévu le 19 octobre 2025. Ce sera probablement un duel inédit entre les deux candidats de droite, marquant définitivement la fin de l’hégémonie de la gauche bolivienne.

En effet, après deux décennies de socialisme du XXIe siècle, la Bolivie semble prête à tourner la page de l’ère Morales-Arce pour embrasser un nouveau modèle économique libéral.

Cette transition s’opère dans un contexte de profonde crise économique qui a érodé la confiance dans les politiques étatistes, mais elle soulève également des interrogations sur la préservation des acquis sociaux et la stabilité politique du pays. Une inconnue majeure demeure : le comportement électoral des zones rurales, traditionnellement fidèles au MAS.

De plus, la montée du vote blanc (plus de 20% selon certains sondages) et les difficultés à mesurer les intentions dans ces régions pourraient réserver des surprises.

Par conséquent, le défi pour le futur président sera de restaurer la croissance économique tout en préservant la cohésion sociale dans une nation marquée par de profondes inégalités et divisions.

Le résultat de cette élection aura des répercussions bien au-delà des frontières boliviennes, la Bolivie constituant un laboratoire politique majeur en Amérique latine riche en lithium et en ressources naturelles stratégiques pour l’économie mondiale.

Le politologue, économiste et directeur du Centre bolivien d'études multidisciplinaires (CEBEM), Mario Galindo, convient que la Bolivie a besoin d'un changement structurel, même si « cela ne se résoudra pas en 100 jours, comme le suggèrent certains candidats ; il faudra au moins cinq ans, c'est-à-dire tout une équipe gouvernementale, pour stabiliser le pays »

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