Une nouvelle table ronde s’est tenue hier entre des représentants du gouvernement chilien et des leaders mapuches d’Araucanie. Il s’agit de la seconde rencontre organisée ces derniers jours afin d’analyser la situation dans la région (située à environ 800 km de la capitale), théâtre d’un conflit historique entre les autorités et les natifs autour d’un sujet majeur,  à savoir la possession des terres. 

Andrés Chadwick

Les représentants de certaines communautés indigènes comme le porte-parole du Consejo de Todas las Tierras, Aucán Huilcamán, où encore les organisateurs du récent Sommet mapuche Cerro Ñielol, qui réclament entre autres l’autodétermination, n’ont pas été conviés au rendez-vous. Les ministres de l’Intérieur Andrés Chadwick, et du Développement social, Joaquín Lavín, ont fait le déplacement à Temuco pour poursuivre le dialogue avec les dirigeants mapuches, dans le cadre d’une réunion organisée pour évoquer les faits de violence dans la région, mais aussi le problème de la représentativité du peuple natif et sa reconnaissance constitutionnelle. Jeudi dernier (16 janvier 2013), le président de la République chilien, Sebastián Piñera, avait écarté toute possibilité de concéder aux communautés indigènes le droit à l’autonomie et avait même refusé de participer au Sommet auquel il avait été convié.

Un appel au dialogue mais Sebastián Piñera reste ferme sur ses positions

« Le Chili est un pays multiculturel, mais nous sommes absolument convaincus que le Chili est un seul pays, une seule nation, nous sommes différents peuples, différentes cultures, mais un seul pays », a déclaré le chef de l’État. De son côté, Aucán Huilcamán conçoit l’autodétermination comme un régime autonome en accord avec les traités signés en 1823 et 1825 qui reconnaissent ce peuple natif comme une communauté à part entière évoluant sur un territoire défini. Lors de la précédente rencontre, un vent de mécontentement avait soufflé, de nombreux représentants natifs dénonçant le déploiement excessif de forces policières dans la région pour endiguer les tensions plus que jamais vivaces. Parmi, les revendications du peuple mapuche, le respect de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui reconnaît le droit des peuples indigènes à être consultés préalablement avant la mise en place de projets ayant une incidence sur leurs terres ancestrales.

Communauté mapuche

Convention 169 « Consultation et participation » :
« L’esprit de consultation et de participation constitue la pierre d’angle de la convention n° 169 sur laquelle reposent toutes ses dispositions. La convention exige que les peuples indigènes et tribaux soient consultés sur les questions qui les affectent. Elle exige également que ces peuples soient en mesure de s’engager dans une participation libre, préalable et informée dans les processus politiques et de développement qui les affectent ». Depuis son adoption, la convention n° 169 a gagné une certaine reconnaissance bien au-delà du nombre réel de pays qui l’ont ratifiée. Ses dispositions ont influencé bon nombre de documents politiques, de débats et de décisions juridiques au niveau régional et international, ainsi que des législations et des politiques nationales.

La communauté mapuche s’appuie sur la Convention 169 de l’OIT pour revendiquer ses droits

Or, comme le soulignent les représentants mapuches, une nouvelle menace plane, l’adoption de la Loi Hinzpeter (actuellement discutée au Congrès en vue de son approbation). Une loi qui ne fera que légitimer la répression des mouvements contestataires par la force, les acteurs de mouvements sociaux seront muselés et leurs actions condamnées mettant un terme à toute forme d’opposition aux décisions prises par le gouvernement. 

La loi antiterroriste et la loi Hinzpeter clairement remises en cause

Au titre de l’article 269 de la loi Hinzpeter, peuvent être punis d’une peine de prison de cinq cent quarante et un jours à trois ans ceux qui participent aux désordres de l’ordre public ou quelconques autres actes de violence : « Paralyser ou interrompre un service public comme les communautés hospitalières, les combustibles, les communications, les transports (…) Envahir ou occuper les services ou établissements commerciaux, industriels, éducatifs, religieux, privés ou municipaux (…) Empêcher ou altérer la libre circulation des personnes sur les ponts, les chemins ».

« Nous voulons donner plus de pouvoirs aux carabiniers chiliens afin qu’ils luttent contre ceux qui agissent lâchement en se couvrant le visage, et portent atteinte à la police chilienne et aux citoyens », a déclaré le président, il y a moins d’une semaine après l’escalade de violence survenu en Araucanie qui a causé une vive émotion,  ajoutant « la loi permettra de renforcer et de rendre plus ferme la législation pour pouvoir combattre ces individus au visage caché ».

Plus de 800 représentants mapuches réclament l’autodétermination politique de leur peuple et la pleine possession de leurs terres et ont exigé du président chilien qu’il présente ses excuses publiques pour les dommages causés à la communauté au sud du pays depuis des décennies.

Incendie criminel en Araucanie

Aucán Huilcamán, porte-parole du Consejo de Todas las Tierras a qualifié le processus historique appelé « Pacification de l’Araucanie » au moyen duquel l’État chilien prétend « culturiser » le peuple mapuche « d’actes de lèse-humanité » et a donc invité le chef de l’État à réparer et à indemniser la communauté pour les dommages causés ces 130 dernières années. En Araucanie résident environ 600 000 mapuches, ils sont confrontés aux entreprises agricoles et forestières qui s’approprient en toute légalité leurs terres.

Un couple de latifundistas assassiné a ravivé les tensions dans la région

La région connaît un sérieux regain de tension depuis l’assassinat d’un couple de propriétaires terriens survenu à l’occasion du cinquième anniversaire de la mort de Matías Catrileo (le 4 janvier 2012), un étudiant mapuche tué par la police. Werner Luchsinger et Vivian McKay sont morts dans l’incendie volontaire de leur propriété agricole après une attaque menée par une dizaine d’individus encagoulés. Sur place, des pamphlets faisant allusion à l’anniversaire de la mort de l’étudiant avaient été retrouvés, le ministre de l’Intérieur qualifiant cet assassinat rien de moins que « d’acte terroriste ». Cristian Larroulet, secrétaire général à la Présidence avait même évoqué de possibles ramifications avec des groupes terroristes extérieurs en mentionnant les FARC. Des propos très clairement nuancés (pour ne pas dire contredits) par une déclaration du ministre de l’Intérieur qui a affirmé que « Le gouvernement chilien n’est pas au courant de liens entre les organisations étrangères et des groupes terroristes pro mapuches » .

Les victimes, l’agriculteur Werner Luchsinger, âgé de 75 ans, et son épouse Vivian McKay ont répliqué face à l’attaque, un suspect blessé par balle dans la région du thorax a été arrêté à 600 m de la propriété, il s’agit de Celestino Córdova Tránsito, âgé de 26 ans et membre de la communauté mapuche Juan Quintrupil. Il a été placé depuis en détention provisoire, le tribunal a donné un délai de six mois pour permettre l’investigation (dont 70 jours d’enquête secrète sous le couvert de la Loi antiterroriste) et établir la culpabilité ou pas du prévenu dans l’incendie volontaire de cette ferme qui a coûté la vie à deux personnes.

La Loi antiterroriste fut promulguée par Augusto Pinochet sous le régime militaire chilien (1973-1990), plus précisément en 1984 pour faire face à la vague de protestations qui secouait le pays. La loi prévoit l’anonymat des témoins, ce qui rend plus que difficile et hasardeuse la réfutation des accusations et implique également une peine préventive de prison allant jusqu’à deux ans pour les présumés coupables. Le président chilien a déclaré « qu’il appliquerait sans états d’âme toute la rigueur de la loi » précisant qu’il ne s’agit pas d’une lutte contre le peuple mapuche, « mais contre une minorité d’individus violents et terroristes ».

La communauté mapuche dans sa majorité a condamné l’attaque incendiaire menée contre le couple de latifundistas d’origine suisse  (d’autres attaques du même type ont eu lieu en janvier sans faire, fort heureusement de victimes), la dirigeante Natividad Llanquileo, a cependant accusé l’État de profiter de faits de violence isolés pour « militariser la zone » où vivent les Mapuches.

Rodrigo Marilaf, qui fut le dirigeant du parti nationaliste mapuche Wallmapuwen, s’est lui aussi opposé à toute forme de violence considérant l’incendie de Vilcún « d’acte barbare » et imputant cette agression à un quelque groupuscule radical.

Sommet mapuche

Les natifs réclament au gouvernement chilien la restitution de 5 millions d’hectares au sud du Chili revendiquant la possession légitime de ses terres ancestrales. Les autorités chiliennes ont restitué 650 000 ha, un chiffre jugé dérisoire par les Mapuches qui se sentent spoliés de leurs terres, mais aussi et surtout de leurs droits.

Cette flambée belliqueuse survient dans un contexte déjà lourd entre autorités et indigènes, le représentant mapuche Fidel Tranamil avait dénoncé sans détour l’État chilien en l’accusant de « commettre un génocide dissimulé envers le peuple mapuche », une déclaration qui apparaissait dans un rapport en octobre 2011 remis à la Commission de soutien au peuple mapuche afin d’attirer l’attention de l’ONU et du Parlement européen sur les abus commis par les autorités chiliennes envers le peuple indigène.

Les Mapuches (un nom qui signifie « la gente de la tierra » ou « gens de la terre »), soit environ 700 000 individus sur une population totale de 16,5 millions, dénoncent, entre autres, la pression exercée par l’État chilien contre les terres de leur communauté, ils font mention aux multiples expropriations dont ils sont victimes et qui permettent la plantation d’eucalyptus et de pins dont le bois et la cellulose constituent des mannes financières, privant les Mapuches, entre autres, d’accès à l’eau.

La région d’Araucanie compte un taux de pauvreté de 22, 9% contre 14,4% pour le reste du pays selon une enquête menée en 2011 et le taux de chômage est de 6,9%. Avec la région de BioBio, l’Araucanie est la région la plus pauvre du territoire chilien.

(Aline Timbert)