Salvador, état d’urgence dans les prisons

Avec 6,6 millions d’habitants, le Salvador est l’un des pays sans guerre les plus gangrenés par la violence au monde avec 35,6 homicides pour 100 000 habitants (des chiffres donnés pour l’année 2019). Et c’est dans ce climat de tensions, qu’en ce début de semaine, le président a fait une annonce choc en ordonnant la mise en isolement de tous les prisonniers du pays suite à l’assassinat de plusieurs soldats sur le territoire national.

En effet, le chef d’État de ce pays d’Amérique centrale, Nayib Bukele, a émis un décret d’urgence nationale faisant mention d’un isolement total des prisonniers dans tous les centres pénitenciers ajoutant cette phrase forte “plus aucun rayon de soleil pour aucun détenu”.

Bukele a annoncé le décret, mardi soir, par un message posté sur son compte Twitter adressé à Luna Meza, vice-ministre de la Justice et directeur général des prisons :

“0 visite, 0 activité, 0 promenade, 0 ‘cantine’, tous dans leurs cellules, en isolement 24/24, jusqu’à nouvel ordre”, ajoute-t-il dans son message.

Le vice-ministre Meza a confirmé qu’il se conformait à l’ordre donné : “Je m’exécute immédiatement”, ce à quoi le président Nayib Bukele” a répondu sur Twitter. :

“À partir de ce moment, ils seront totalement confinés.”

Des représailles contre les détenus suite à l’assassinat de militaires

La décision du président se veut une réponse ferme à l’assassinat de deux soldats survenus ces derniers jours. L’un d’entre eux avait disparu avant que son corps ne soit finalement découvert, sans vie, à environ 90 kilomètres à l’ouest de San Salvador. Samedi dernier, un autre militaire avait été tué dans le département de Morazán, à 280 kilomètres de la capitale du pays.

“Je dois signaler qu’après une forte opération de recherche, notre équipe a retrouvé le corps sans vie du soldat José Rigoberto Reyes Medina”, a rapporté Bukele sur Twitter.

Avec cette mise en isolement, il cherche à empêcher les chefs de gangs de communiquer avec leurs exécutants à l’extérieur. A ce jour, les prisons salvadoriennes abriteraient près de 17 000 membres de gangs. Dans le pays, ce sont environ 70 000 personnes qui seraient enrôlées dans des gangs, principalement des adolescents et des jeunes adultes.

Le directeur de la division des Amériques de Human Rights Watch, José Miguel Vivanco, a qualifié la mesure de Bukele d’“abusive” sur son compte Twitter. Il a posté le message suivant :

il n’est pas permis de punir tous les prisonniers du pays pour le crime que certaines personnes peuvent avoir commis en particulier. Principe de base de la responsabilité individuelle, et non collective”.

José Miguel Vivanco

De son côté, Bukele a admis sur son compte Twitter que “pitoyablement, les criminels contrôlent toujours la majeure partie de l’État”. Ce, malgré le plan de contrôle territorial, lancé le 20 juin 2019, quelques jours après son accession à la présidence , avec lequel il entend vaincre les gangs “d’ici trois ou quatre ans”.

Le président salvadorien se livre à un véritable bras de fer avec les députés

L’état d’urgence décrété dans les prisons survient alors que le président de la République et l’Assemblée nationale entretiennent de fortes dissensions depuis des semaines .

En effet, Bukele souhaite qu’un prêt de 109 millions de dollars (avec un financement de la banque centre-américaine d’intégration économique ou Banco Centroamericano de la Integración Económica) soit approuvé pour financer la troisième partie de son plan de contrôle territorial.

Selon les autorités, cet argent servira à améliorer l’action des forces armées et la police civile nationale dans leur lutte contre l’insécurité et la violence, en les dotant de moyens supplémentaires. Le 9 février dernier, les forces de l’ordre sont entrées par effraction au siège de l’Assemblée législative. Des soldats armés ont alors fait irruption pour faire pression lors d’une session extraordinaire convoquée par le président ou peu de députés avaient fait le déplacement.

Cette démonstration de force a été très mal vécue par les députés qui ont vu, avec cette intrusion, une violation de l’indépendance des pouvoirs.

Les députés ont déclaré qu’ils poursuivraient l’analyse de la demande du gouvernement avant de l’entériner. Après l’obtention du prêt, l’Assemblée devra ratifier ce plan avec 56 voix sur 84 .

Une volonté d’investir plus de 100 millions dans le secteur de la sécurité

Par ailleurs, même si ce plan anti-criminalité comprend des programmes sociaux, l’investissement d’une telle somme en faveur des forces de l’ordre suscite la polémique. En effet, beaucoup aimeraient voir cette somme investie en faveur des plus démunis dans un pays où la pauvreté est un fléau.

“Ils puniront le peuple pour ne pas avoir approuvé les fonds qu’ils avaient promis d’approuver”, a déclaré le président en référence à ce prêt de 109 millions de dollars qu’il souhaite allouer pour moderniser les équipements des forces de l’ordre (uniformes, armement, infrastructures, vidéo-surveillance, etc.) .

Autant dire que le climat est tendu au Salvador, et que les discours autour des prérogatives du président et de l’Assemblée nationale sont plus que jamais d’actualité. Une crise politique sous fond d’un entre-choc des pouvoirs, qui préoccupe les habitants.