(Arequipa – Pérou) Avant mon premier voyage en Amérique du Sud, mes amis péruviens m’avaient mis en garde au sujet des bricheras, ces filles qui savent déployer tous leurs charmes pour séduire les étrangers dans le but de faciliter leur départ du pays. Quiconque s’est payé un deux semaines tout-inclus dans les Caraïbes savent de quoi il en retourne. Ce bel homme sur la plage, cette jeune louve dans la discothèque avec leurs manières de courtisan ensorcèlent les cœurs inexpérimentés. Ils ne se comprennent pas tout à fait, mais qu’importe, pour ce genre d’affaires les mots sont de seconde importance. Après la nuit torride, le discours enflammé. Une proposition de mariage, si tôt? Pour certains, le charme se dissipe, alors que d’autres tombent dans le panneau ou encore jouent la romance sans être dupe.

Au Pérou, on croise des bricheras là où on trouve des touristes, rien de sorcier. Les discothèques de Cuzco fourmillent de ces artificiers de la séduction. Dans certains bars d’Arequipa, la seconde ville du pays, il n’est pas rare d’apercevoir Cendrillon repartir à l’hôtel avec un nouveau prince charmant chaque samedi soir.
C’est au Déjà Vu, bar réputé pour accueillir ces deux classes de gens, que j’ai fait la rencontre de Lidia (nom fictif). Vers 10hres du soir, je m’assois seul à une table en biberonnant une bière. Mon regard parcourt la salle d’un air distrait. Puis, je la remarque en train de discuter avec une copine. Jeune, de longs cheveux droits, les yeux doux, agréable à regarder. Ses yeux se tournent vers moi. D’un bref signe de la main, elle m’invite à leur table. De façon consciente, j’entre dans son jeu.
Après les présentations d’usage, je leur paie un verre, question de cultiver leur intérêt. La conversation se déroule en espagnol. Lidia est originaire d’Arequipa tandis que son amie est de Lima. Les deux se sont rencontrées à Cuzco où elles ont passé un mois à faire la fête. Lidia me propose d’aller danser.
Au cours de la soirée, je remarque trois grands Américains danser collé-collé avec des habituées de la place. Ma compagne m’observe avec des yeux brûlants. Je me contente de sourire et d’entretenir la conversation. Vers 1hre du matin, nous nous séparons. Sa copine n’aura trouvé personne, mais Lidia repart avec mon numéro de téléphone. Je jette un coup d’œil en direction des Américains, l’un d’eux a quitté la place en compagnie d’une fille tandis que les deux autres font connaissance avec la bouche de leur compagne d’un soir.

Lidia (crédits David Riendeau)

Lidia m’appelle le lendemain matin. Je la rencontre en début d’après-midi dans un café d’une grande artère. Une fille tout simple se présente à moi. Vivant encore chez ses parents, elle vient tout juste de terminer une formation en administration, sans emploi, sans copain, sans grande passion. Sa dernière relation remonte à l’année dernière. Son ex petit ami s’avérait trop jaloux, rien à voir avec les gars venus d’ailleurs, « plus doux, moins portés sur le machisme ».
Elle partage ses journées entre la recherche d’un emploi, la télévision et les amies. Comme plusieurs autres jeunes de son âge, Lidia caresse l’espoir de vivre dans un autre pays. Dans son cas, si elle n’y parvient en qualité de professionnelle, ce sera à titre d’épouse. « Et toi, que recherches-tu chez une fille? » Je lui explique que pour l’instant, je ne souhaite pas être en couple. Lidia me répond qu’elle comprend sans pouvoir réprimer une légère moue de déception. Je rejoins Lidia deux jours plus tard pour une balade dans le centre historique.

-Parle-moi un peu de ton séjour à Cuzco.
-J’ai fêté beaucoup, peut-être trop. L’endroit était parfait pour y rencontrer de nouvelles personnes. J’aimerais y retourner bientôt.
-Aucun gars n’a voulu de toi?
-Au contraire. J’en ai connu plusieurs. Mais tu sais, lorsque l’un d’eux voyage en groupe, les autres l’empêchent de passer beaucoup de temps au même endroit. Cela devient difficile de tisser des liens avec le garçon.
-Après deux heures de promenade, nous arrêtons à une terrasse boire une bière.
-Je peux te prendre en photo, demande-t-elle?
-Tu veux m’ajouter à tes trophées de chasse?
-Tu serais mon deuxième Canadien. Le premier vient de Toronto.

Elle me dresse la liste de ceux qu’elle a « croisés » au cours de son séjour à Cuzco. Un Israélien, un Belge, deux Français, un Polonais et un Espagnol.

-Ça fait beaucoup, tu ne penses pas?
-Crois-tu que je fais exprès? Je n’y peux rien si la relation ne fonctionne pas ou s’il veut seulement tirer son coup et s’en aller.
-Bien entendu. Je vais te donner mon avis de gars. Si tu veux en attraper un dans tes filets un jour, tu dois lui refuser ce qu’il souhaite le plus, c’est-à-dire coucher avec toi. S’il ne veut pas s’engager ou prendre le temps de te connaître, il n’en vaut pas la peine
-C’est trop facile d’obtenir du plaisir sans responsabilité.

Sur ces paroles, Lidia paraît pensive. D’un trait, elle finit le reste de son verre. Je commande deux autres bouteilles.

-À Cuzco, j’ai entendu pour la première fois le mot « brichera » dans une discothèque alors que je dansais avec un touriste. Auparavant, j’ignorais ce que cela voulait dire. Les garçons péruviens me criaient « brichera » comme si j’étais frappé d’une maladie honteuse, alors que ma seule faute est de préférer les étrangers. Les gens peuvent être tellement cruels parfois. Je ne crois rien faire de mal. Si le gars tombe amoureux de moi et que je l’aime en retour.-Où est le problème?

J’avoue ne pas savoir quoi répondre. Lidia me donne rendez-vous trois autres fois au courant de la semaine. Des rencontres sympathiques, mais sans plus. Au bout de quelques temps, elle n’a plus rappelé. Je présume que les choses n’allaient pas assez vite à son goût. L’autre jour, je sors avec une amie au Déjà vu. Parmi les danseurs, Lidia dans les bras d’un jeune étranger. Nos regards se sont croisés un instant, d’un signe de tête, je lui ai souhaité la meilleure des chances.

-David Riendeau-