Au moyen de la résolution vice ministérielle N° 714-2011-VMCPIC/MC, le ministère de la Culture a récemment inscrit (le 18 novembre 2011) au Patrimoine culturel de la nation péruvienne une tradition andine ancestrale nommée « Herranza Andina ».

Cette coutume est célébrée dans de nombreuses communautés de la région de Pasco à l’occasion du marquage du bétail (señalacuy) une activité qui est accompagnée d’un culte rendu aux divinités andines vénérées depuis des siècles comme la terre mère c’est-à-dire la « Pachamama » ou encore les « Tayta Jircas » (Le père de la montagne). Rodolfo Rojas Villanueva, président des natifs de la communauté de San Miguel de Cuchis, dans le district de Vilcabamba (province Daniel A. Carrión, région de Pasco), activiste écologique de Patria Verde a salué la ministre de la Culture en poste, Susana Baca, pour cette reconnaissance nationale d’un trait culturel quechua. Il a souligné que de nombreux rites étaient sur le point de disparaître parmi lesquels la préparation du plat traditionnel « Churapi » à l’occasion de la fête de la Toussaint et que grâce au travail entrepris par Valentín López Espíritu, ancien maire du district de Simon Bolívar-Rancas, la tradition de la Herranza Andina, sérieusement menacée, a repris vigueur ces 10 dernières années. Un bel exemple de survivance culturelle.

Herranza Andina en San Miguel de Cuchis

« Dans ma communauté (San Miguel de Cuchis) ainsi qu’au sein des autres communautés de Pasco, on continue de perpétuer la tradition du marquage du bétail, mais ce n’est plus comme avant. Avec cette inscription au Patrimoine culturel nous relancerons avec plus d’enthousiasme les festivals liés à la Herranza Andina ». Il a également ajouté « cela constituera un pôle attractif pour le tourisme national et international, car ce festival allie la danse, les chants en quechua accompagnés de la tinya (tambour), la gastronomie et les rituels comme les offrandes à la terre et aux tayta jircas (« les dieux titulaires) ».

Rodolfo Rojas Villanueva a, par ailleurs, proposé au ministère de la Culture et à d’autres que le complexe archéologique inca de Huarautambo (Pasco), accueille annuellement la célèbre fête du soleil, Inti Raymi, au même titre que Cusco et Huánuco devenant ainsi le troisième lieu à acquérir cette célébration majestueuse et historique particulièrement appréciée par les touristes étrangers.

Il existe différents cultes qui remontent à l’époque précolombienne consistant à faire des offrandes et des sacrifices à Tayta Inti, la Pachamama ou encore Mama Colla. Par ces actes de dévotion, les populations souhaitaient s’attirer les bonnes grâces des divinités, obtenir des faveurs et éviter les aléas météorologiques susceptibles de mettre à mal les précieuses récoltes. De nombreuses pratiques perdurent encore dans les Andes avec des variantes qui se sont imposées en toute logique au fil du temps. Cette année le district de Simón Bolívar-Rancas (Pasco) a réalisé le 12e festival de la Herranza Andina – 2011 « Tributo al Tayta Jirka y a la Pachamama » entre le 17 et le 20 mars 2011 au coeur du village historique de Yurajhuanca. Le 17 mars s’est tenu la Gran Mesada, une offrande offerte aux Apus, les esprits des montagnes à base de feuilles de coca, de sel, de cigarettes, de bouteilles de liqueur, de fruits, de friandises ou encore de galettes de maïs. Les tables (des tables improvisées d’où le nom de « mesadas ») où sont disposées les offrandes sont recouvertes d’une nappe, c’est ainsi que débute ce rituel de plusieurs jours afin de remercier la terre nourricière. Le 19 mars était organisé un concours de danses traditionnelles puis le lendemain a eu lieu le Gran Corso (défilé du carnaval où les gens sont recouverts de farine) de la Herranza Andina. Le bétail est au coeur des festivités, les animaux sont enrubannés, teints, marqués, le tout au son de la tinya, instrument à percussion d’origine préhispanique. Pour conclure ces journées de festivités agricoles, les participants se réunissent pour partager un moment de convivialité autour de la musique, de la danse et de dégustations gastronomiques.

Les traditions andines péruviennes sont décidément valorisées que ce soit au niveau international ou national puisqu’une autre tradition vient d’être inscrite (fin novembre) sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.

Le comité de l’Unesco réuni il y a de cela une quinzaine de jours à Bali, en Indonésie, a validé la nomination du pèlerinage de Qoyllurit’i  présenté par le ministre de la Culture au Secrétariat du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco dans le cadre des candidatures 2011-2012. Cette tradition religieuse empreinte de syncrétisme déclaré Patrimoine culturel de la nation péruvienne depuis le 10 août 2004 constitue la fête sacrée la plus importante des Andes péruviennes. Cette fête traditionnelle compte sur la présence de milliers de pèlerins parmi lesquels des dévots en grande majorité indigènes (quechua et aymara), mais aussi des nombreux touristes nationaux et étrangers, attirés par la beauté de la procession, qui empruntent les chemins sinueux des Andes jusqu’à une altitude de 5 000 mètres afin de rejoindre le sanctuaire situé à Shinakara dans le district de Ocongate (dans la province cusqueña de Quispicanchi).

Quelque 90 000 fidèles venant des provinces de Cuzco (l’ancienne capitale de la civilisation inca) et de plusieurs régions du sud du Pérou marchent jusqu’au sanctuaire bravant la rudesse d’un parcours exigeant physiquement. Des pèlerins venant de plusieurs autres pays d’Amérique du Sud comme la Bolivie et l’Argentine se joignent également à l’impressionnante procession. Le sanctuaire du Seigneur de Qoyllurit’i se trouve dans l’enceinte géographique appelée vallée de Sinakara, à plus de 4 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans le district d’Ocongate, dans la province de Quispicanchi (région de Cuzco). C’est un lieu de pèlerinage où sont vénérés, depuis les temps précolombiens, à la fois les sommets locaux (Apus) et le Soleil (Inti). Pendant le rituel, les danses préhispaniques sont omniprésentes, plus de 100 expressions chorégraphiques différentes sont réalisées à cette occasion.

Pélerinage de Qoyllur Riti

La procession constitue un témoignage de foi, de dévotion, et de respect marqué par le syncrétisme dans ce pays qui a connu le joug de la chrétienté espagnole depuis la Conquête (chute de l’Empire Inca en 1532) . Durant cette célébration religieuse, qui remonte à l’époque inca où l’on rendait hommage à l’esprit de la montagne Ausangate (religion animiste), les fidèles d’aujourd’hui se souviennent aussi que le 12 juin 1783, des paysans andins, auraient été témoins de l’apparition de l’Enfant Jésus dans ces sommets enneigés. Le pèlerinage témoigne de la singularité de l’esprit religieux andin, qui réunit des caractéristiques d’origine préhispanique et des éléments de la religion catholique apportés au Pérou au XVIe siècle par les conquistadors espagnols.

Comme le souligne l’Unesco « Le domaine représenté par le pèlerinage au sanctuaire du Seigneur de Qoyllurit’i s’inscrit dans le cadre de pratiques sociales, de rites et de manifestations festives puisqu’il s’agit d’une activité qui a lieu chaque année depuis des temps ancestraux et qui est étroitement liée à l’organisation sociale et à la conception du monde des communautés andines des hauts plateaux. La présence massive de pèlerins montre l’importance de cette célébration pour le renforcement de l’identité et témoigne surtout de la dévotion et de la ferveur andine, où l’on retrouve d’importants éléments tant de la religion andine millénaire que de la religion catholique imposée lors de la conquête espagnole. »

Le pèlerinage s’étend sur 8 kilomètres entre Mahuayani et Sinakara, il s’achève au sanctuaire du Seigneur de Qoyllur Riti sous un froid mordant à plus de 4000 mètres d’altitude (une température en dessous de 0°C à cette époque de l’année c’est-à-dire cinquante-huit jours après la célébration du dimanche de Pâques lorsque débute le pèlerinage)On célèbre alors une messe solennelle avec chants et prières. A la fin, danses et jeux éclatent ainsi qu’une immense ronde, symbole de la fraternité universelle.

David Ugarte, directeur culturel de la région de Cusco, présent à Bali au moment des délibérations, s’est montré plus que satisfait de cette nomination en affirmant que cette reconnaissance mettait en valeur la culture quechua à un niveau mondial tout en soulignant la force du christianisme au Pérou.

D’autres manifestations culturelles péruviennes apparaissent sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco parmi lesquels l’art textile de Taquile, la danse des tijeras (la danse des ciseaux), la huaconada de Mito (danse rituelle exécutée dans le village de Mito, province de Concepción, dans les Andes centrales péruviennes), les traditions orales du peuple Zápara (Équateur-Pérou), et la récente inscription de la prière chantée eshuva perpétrée par les natifs Huachipairi d’Amazonie.

Une reconnaissance patrimoniale qui met en avant des manifestations culturelles authentiques et identitaires au fort héritage indigène, souvent dépréciées par nos sociétés « dites modernes »  de plus en plus uniformisées et peu enclines à perpétuer les traditions…

(Aline Timbert)