La Bolivie a présenté à la fin du mois de décembre une demande de réadmission à la Convention antidrogue de 1961 auprès des Nations Unies en émettant néanmoins des réserves sur le recours à la mastication traditionnelle de la feuille de coca, deux jours avant que n’entre en vigueur de façon officielle la dénonciation de l’accord.

Les autorités gouvernementales boliviennes, ont présenté devant les Nations Unies une requête afin que soit approuvée la consommation ancestrale de la feuille de coca, jusqu’alors condamnée en tant qu’usage de stupéfiants, une expertise qui pourrait prendre jusqu’à un an.
La réclamation contre la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 a été présentée il y a six mois devant l’Organisation des Nations Unies par le gouvernement du président socialiste, Evo Morales, mais elle a été rendue effective à partir du 1er janvier 2012. Aussitôt cette réclamation présentée, le chef de l’État a sollicité auprès du Secrétariat général des Nations Unies une réintégration à la Convention tout en émettant une réserve sur le droit à la mastication des feuilles de coca. Cette demande est le seul moyen que le président ait trouvé pour s’opposer à la condamnation de cette pratique ancestrale, appelée « acullico » dans ce pays sud-américain, à laquelle s’adonnent de nombreuses communautés indigènes et paysannes évoluant dans les Andes.

« Le 29 décembre 2011, le président de l’État plurinational de Bolivie, Evo Morales Ayma, a envoyé au Secrétariat général des Nations-Unies l’adhésion de la Bolivie à la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 à partir du 1er janvier 2012 », a déclaré l’agence d’État d’informations ABI mentionnant un communiqué officiel, le 30 décembre 2011.

Evo Morales

C’est dans le Chapare que le président actuel Evo Morales (élu en 2006) a commencé la politique et qu’il a mené ses premiers combats syndicaux, il y a 20 ans, et c’est également dans cette région que la majorité de la coca est produite, en accord avec la loi 1008, qui légalise sa culture depuis les années 80.

La Convention (article 49) interdit la consommation de feuilles de coca du fait qu’elles contiennent des alcaloïdes, une substance qui sert de matières premières à l’élaboration de la cocaïne. Dans sa requête du 29 décembre, celui que l’on considère comme le défenseur des cocaleros (cultivateurs de coca), Evo Morales, a souligné qu’il était incompatible d’interdire la mastication de la feuille de coca du fait que la Constitution bolivienne reconnaît l’usage traditionnel de la plante en qualité « de patrimoine culturel et considère qu’à l’état naturel, elle ne possède aucune action stupéfiante ».

L’article 384 de la Constitution bolivienne établit au contraire que la feuille de coca doit être protégée comme coutume ancestrale et comme manifestation du patrimoine culturel, mais aussi comme facteur de cohésion sociale. Cette proposition d’amendement au Traité de Vienne afin que l’aculliku puisse être pratiquée légitimement, ne remet nullement en question, comme l’ont souligné les autorités boliviennes, l’engagement de ces dernières à lutter efficacement et sans concession contre le trafic de drogue tant au niveau national qu’international.

La Convention unique sur les stupéfiants de 1961 convoquée par l’ONU fut ratifiée le 30 mars 1961 à New York. Elle est entrée en vigueur en 1964 et fut modifiée par le protocole du 25 mars 1972. Elle est dite unique parce qu’elle remplace plusieurs conventions internationales.
Son objectif est de limiter la production et le commerce de substances interdites en établissant une liste de ces substances, qualifiées de stupéfiants. Cette Convention est à l’origine de la création de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) qui est l’organe indépendant responsable de la mise en œuvre des conventions de l’ONU sur les drogues. La convention s’est aussi dotée de textes permettant d’inclure de nouvelles substances dans ces tableaux sous le contrôle de l’OMS.

« Une telle condition rend plus vulnérables les droits indigènes et culturels reconnus dans la Constitution » ainsi que « divers accords internationaux sur les droits de l’homme, y compris la déclaration de l’ONU de 2007 sur les droits des peuples indigènes », a ajouté le chef de l’État d’origine aymara. L’analyse qui doit être effectuée suite à la réclamation du président bolivien pourrait prendre jusqu’à un an et doit être discutée par les 191 pays membres de la Convention antidrogue qui se prononceront sur le sujet. Si un tiers des pays (soit 63 pays) se manifestent contre la requête bolivienne, la nation sud-américaine ne pourra pas être réadmise au sein de la Convention. Précédemment, la Bolivie avait présenté une proposition d’amendement pour modifier le texte de la Convention, une proposition qui s’était heurtée au veto de 17 pays.

Le gouvernement bolivien espère cette fois qu’il n’y aura pas d’obstacle, le ministre des Affaires extérieures, David Choquehuanca, soulignant que cette démarche n’affectait en rien la lutte contre le narcotrafic. De son côté l’opposition met un point d’honneur à alerter sur les dangers d’une telle décision, la députée Elizabeht Reyes a déclaré « la Bolivie se trouve dans la ligne de mire internationale en raison de l’augmentation impressionnante du trafic de drogue sur son territoire, de fait cela constitue un signe négatif au niveau mondial ». Selon la politicienne, pour que la Bolivie jouisse « d’une crédibilité face à la culture de coca », elle doit réduire de façon significative les cultures illégales de la plante qui sont destinées au trafic de drogue. À ce jour, la Bolivie est le troisième producteur mondial de coca et de cocaïne, après la Colombie et le Pérou, il s’agit selon l’ONU du premier fournisseur de drogue dans les pays du Cône sud.

Pour rappel, la feuille de coca est utilisée depuis des siècles dans les régions andines, bien avant la Conquête espagnole, elle accompagnait les rituels, puis pendant la colonisation sa consommation s’est répandue parmi les mineurs, en effet la feuille est réputée pour posséder des vertus énergisantes et coupe-faim. Elle permettait donc d’affronter éprouvantes conditions de travail. À ce titre, à même l’Église catholique n’a pas pu interdire la consommation de la « feuille diabolique ». La feuille de coca constitue la matière première à l’élaboration de la cocaïne, cependant de nombreux secteurs de la nation bolivienne mastiquent la feuille à son état naturel en raison de ses vertus toniques qui permet de lutter contre la fatigue, le mal des montagnes (appelé soroche), et la sensation de faim, un usage largement apprécié parmi les populations les plus démunies évoluant en altitude.

Outre ses propriétés médicinales, les natifs accordent des usages mystiques et des propriétés propitiatoires à la feuille de coca qui constitue, à titre d’exemple, l’une des offrandes faites à la terre nourricière, la Pachamama (la coca permet ainsi d’entrer en contact avec les divinités). Les chamanes attibuent à la feuille de coca des dons divinatoires. Selon les calculs de l’ONU, il existe en Bolivie 35 000 ha de coca, dont 12 000 ha de cultures légales qui sont destinées à des usages traditionnels. Le reste constitue une dérive vers l’élaboration de stupéfiants. Au mois de décembre, le président n’était pas parvenu à défendre les propriétés médicinales de la feuille de coca devant une Commission de la Junta Internacional de Fiscalización de Estupefacientes (JIFE) menée par son président Hamid Ghodse. Ce dernier a loué les avancées de la Bolivie en matière de lutte contre le trafic de drogue, mais a souligné que le pays devait accepter les accords internationaux sur le sujet. Ghodse, ainsi que d’autres délégués de la JIFE, étaient arrivés en Bolivie à l’invitation du gouvernement afin d’écouter les arguments des autorités en faveur de l’usage traditionnel de la feuille de coca qui demeure à ce jour inscrite sur la liste des produits stupéfiants par l’ONU.

Au mois de juin, la Bolivie avait dénoncé ledit traité pour son refus de légitimer le « acullico », la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, entrée en vigueur en 1964, puis modifiée par le Protocole du 25 mars 1972, visant à limiter la production et le commerce de substances narcotiques en élaborant une liste de ces substances, qualifiées de stupéfiants.

Si la Convention est amendée, « cela ne signifie pas que tous les pays légaliseraient la feuille de coca sur leur territoire », avait déclaré, il y a quelques mois, le Représentant permanent de la Bolivie auprès des Nations Unies, M. Pablo Solón en ajoutant que « la Bolivie et d’autres pays andins seraient ainsi autorisés à préserver la tradition millénaire de la mastication de la feuille de coca, sans que leurs habitants soient considérés comme des délinquants au regard du droit international. »

En Bolivie, la feuille de coca sert à la production de maté, sucreries, pâtes dentifrice, liqueurs, sirops ou encore de gâteaux sans oublier le fameux Coca Colla, boisson gazeuse énergisante élaborée à partir de la fameuse feuille « sacrée » des Andes, et plus récemment un panettone de noël à base de coca. Un restaurant italien de la capitale, La Paz, propose même des spaghettis à base de coca, un mélange de farine de blé et de la feuille millénaire.

(Aline Timbert)