Le président de l’État plurinational de Bolivie, Evo Morales, a émis de sérieuses réserves quant à la politique antidrogue menée par les États-Unis pointant du doigt la demande toujours croissante de stupéfiants sur leur territoire. Les autorités boliviennes ont clairement dénoncé « le manque d’autorité des États-Unis pour approuver ou repousser la lutte antidrogue des pays d’Amérique latine » soulignant que « le pays nord-américain a totalement échoué dans ce domaine ».

Des déclarations effectuées alors même que le gouvernement du président démocrate Barack Obama remet en question la stratégie menée par la Bolivie et le Venezuela dans la lutte antidrogue affirmant même que les deux pays ne répondent pas favorablement aux accords anti-narcotrafic internationaux. Pour se défendre des accusations nord-américaines jugées infondées, le chef de l’État, Evo Morales, s’appuie sur un rapport émis par l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime (UNODC, United Nations Office on Drugs and Crime ), qui met clairement en avant la réduction de 12 % de la surface de cultures illégales de coca dans ce pays d’Amérique du Sud entre 2010 et 2011, Morales a ainsi salué les efforts déployés par son gouvernement pour réduire la production de drogue sur le territoire national.

« La Bolivie désapprouve les États-Unis dans sa lutte contre le trafic de drogue, car la Commission internationale de contrôle des stupéfiants informe que le marché illégal des drogues illicites continue de grandir aux États-Unis », a déclaré le chef de l’État, il y a un mois, dans la ville de La Paz, lors d’une lecture du rapport des Nations Unies effectuée en présence du représentant de la UNODC pour la Bolivie, César Guedes. À l’occasion de cet acte officiel, le président a ajouté que selon l’ONU « le plus grand flux mondial d’argent lié au marché de la drogue circule aux États-Unis » dénonçant ainsi l’incompétence « du juge antidrogue de la planète ».

« Il est impossible qu’une puissance comme les États-Unis ignore combien d’argent transite sur son territoire en provenance du trafic de drogue. Les narco-trafiquants ne se baladent pas avec de l’argent dans leur sac à dos, celui-ci transite par les banques », a ajouté le mandataire socialiste. Dans cette optique, Evo Morales a souligné que Washington ne prenait pas de mesures adéquates pour surveiller les banques « quelle autorité pourrait parler de narcotrafic de façon légitime. Combien de fois lors de forums internationaux avons-nous évoqué le secret bancaire, il n’y a aucune volonté politique de l’éradiquer ».

Morales a mentionné un rapport des Nations Unies divulgué en 2010 selon lequel l’Amérique du Nord « continue d’être le meilleur marché de drogues au monde. Les trois pays de la région (Mexique, États-Unis et Canada) affichent de hauts niveaux de production, de trafic et de consommation ». Il a également fait référence à un rapport du Département de Justice des États-Unis d’avril 2011 qui soulignait que l’impact économique du trafic de drogue en 2007 était évalué à 193 000 millions de dollars (147 335 millions d’euros), soit neuf fois plus que le PIB de la Bolivie.

Destruction de cultures de coca

Le mandataire bolivien n’accorde de fait, selon ses propres dires, « plus aucun crédit aux considérations de Washington en matière de lutte anti-drogue ». Ce discours mettant à mal la coopération entre la Bolivie et les États-Unis en matière d’éradication du narcotrafic est survenu, le 17 septembre 2012, au salon d’honneur du ministère des Affaires étrangères alors que la UNODC a salué la réduction de 12 % des cultures de coca (ce qui représente une surface actuelle d’environ 27 200 hectares ), la plus importante diminution de ces dernières années. Selon ce rapport, la Bolivie se maintient comme le troisième producteur de coca et de cocaïne au monde, en 2010 le Pérou présentait une superficie de culture de coca estimé à 61 200 ha, les chiffres de l’année 2011 n’ayant pas encore été révélés, le triste record est détenu par la Colombie avec une augmentation des surfaces de culture de 3 % (64 000 ha en 2011) selon un rapport dévoilé en août 2012. En 2009, la UNODC estimait que la production de drogue en Bolivie était de 113 t annuelles, Washington a déclaré que « la production de coca certes se stabilisait en Bolivie, mais que le potentiel de production de cocaïne a augmenté d’environ 28 % passant de 205 à 265 t métriques ». Le gouvernement de Bolivie réfute cette théorie en dénonçant la manipulation politique et les États-Unis qui cherchent à « déprécier les pays anti-impérialistes ». En Bolivie, entre 12 000 et 20 000 ha de coca sont légaux, leur production étant destinée à des usages traditionnels. Le chef de l’État se maintient d’ailleurs comme leader symbolique du plus grand syndicat cocalero (cultivateurs légitimes de feuilles de coca) et est parvenu à des accords avec les cultivateurs légaux pour réduire l’excédent de production susceptible de servir à l’élaboration de cocaïne, une éradication des cultures qui s’est passée sans heurts, « avant il y avait trois morts par jour liés à la réduction des plantations de coca », a précisé Evo Morales.

La plus grande partie des cultures de coca dans le monde se concentre en Colombie, au Pérou et en Bolivie où la superficie totale atteignait 153 700 hectares en 2011 (149 000 en 2010) a souligné Flavio Mirella, représentant de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime pour le Pérou, lors d’une conférence de presse.

Usage traditionnel de la feuille de coca

Pour rappel, la feuille de coca est utilisée depuis des siècles dans les régions andines, bien avant la Conquête espagnole, elle accompagnait les rituels, puis pendant la colonisation sa consommation s’est répandue parmi les mineurs, en effet la feuille est réputée pour posséder des vertus énergisantes et coupe-faim. Elle permettait donc d’affronter éprouvantes conditions de travail. En Bolivie, la feuille de coca sert à la production de maté, sucreries, pâtes dentifrices, liqueurs, sirops ou encore de gâteaux sans oublier le fameux Coca Colla, boisson gazeuse énergisante élaborée à partir de la fameuse feuille « sacrée » des Andes. La Bolivie avait d’ailleurs présenté à la fin du mois de décembre une demande de réadmission à la Convention antidrogue de 1961 auprès des Nations Unies en émettant néanmoins des réserves sur le recours à la mastication traditionnelle de la feuille de coca (l’aculliku), deux jours avant que n’entre en vigueur de façon officielle la dénonciation de l’accord.

Pour Evo Morales, mâcher des feuilles de coca est un « droit ancestral » des Boliviens. « Nous ne sommes pas dépendants de la drogue lorsque nous consommons la feuille de coca. La feuille de coca n’est pas la cocaïne, nous devons en finir avec cette confusion », avait-il déclaré au mois de mars 2012, à l’occasion de la 52e conférence de la commission des stupéfiants de l’ONU.

A l’heure actuelle, seuls 38 % de la production de feuilles de coca est destinée au marché légal, pour des usages traditionnels. Morales réitère son engagement à lutter efficacement et sans concession contre le trafic de drogue tant au niveau national qu’international, mais  il souhaite également la réhabilitation de la feuille sacrée pour des usages ancestraux, un parti pris par toujours compris…

Le gouvernement bolivien et les États-Unis sont à couteaux tirés depuis l’expulsion en 2008 de l’ambassadeur des États-Unis à La Paz et de l’Agence américaine antidrogue DEA (Drug Enforcement Administration) soupçonnés d’ingérence dans les affaires internes. Depuis lors La Paz et Washington maintiennent des relations tendues. La polémique a encore grandi ces derniers jours, lorsqu’à l’occasion de la célébration du jour de la Décolonisation (12 octobre), le président a déclaré « que les États-Unis avaient imposé à son pays durant 50 ans une relation asymétrique, irrespectueuse, abusive et dominante dans le but de faire de la Bolivie un péon politique au niveau international ». Les deux pays se sont pourtant engagés à renouer des relations bilatérales au moyen d’un accord signé en novembre 2011, pour le moment ce dernier est caduc en raison de divergences parmi lesquelles la place de mauvais élève attribuée à la Bolivie en matière de lutte anti-drogue par les États-Unis. Un récent rapport de l’administration américaine accuse, en effet, ces deux pays sud-américains de ne pas remplir ses engagements en matière de lutte contre le trafic de drogue.Le document stipule que le Venezuela  la Bolivie et la Birmanie ont « manifestement échoué » dans cette bataille au cours de la dernière année, ce qui leur vaut leur présence sur la «liste noire» de 20 pays dressée par Washington.

Malgré ce climat pour le moins tendu, le président Evo Morales doit se rendre le 29 octobre au siège des Nations unies à New York pour présenter l’année internationale de la quinoa qui se tiendra en 2013 en qualité d’ambassadeur spécial de cette céréale d’origine andineLe chef de l’État a également convoqué en décembre un sommet international qui prévoit de réunir des indigènes, des politiques, des leaders et organisations sociales pour clôturer le calendrier maya.

(Timbert Aline)