Entre 2006 et 2012, le nombre de féminicides enregistrés au Mexique a augmenté de 40 %, à titre d’exemple, dans l’État de Chihuahua, tristement connu pour abriter la ville meurtrière de Ciudad Juárez, le nombre d’assassinats contre des femmes est 15 fois supérieur à la moyenne mondiale. On parle de féminicide pour décrire cette violence commise contre les femmes qui aboutit à des homicides , ce concept met également en cause la responsabilité de l’État, qui se révèle le plus souvent incapable de garantir le respect de la vie des femmes. Au Mexique, le système judiciaire reste aléatoire, dans la plupart des cas la police locale tend à minimiser la gravité de ces meurtres, en affirmant qu’ils ne touchent que des prostituées ou des femmes liées au trafic de drogue, et lorsque des disparitions de femmes sont signalées, rien n’est mis en oeuvre pour les retrouver au plus vite.

mexique04122013-1Au Mexique, ce sont 6,4 assassinats de femmes qui sont à déplorer au quotidien selon des chiffres émis par l’Organisation des Nations unies (ONU), cela suppose qu’à la fin de l’année 2013 plus de 2300 personnes appartenant au sexe féminin auront perdu la vie sous le coup de différentes formes de violence.

L’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) a également émis un rapport qui mentionne que 47 % des femmes mexicaines subissent au moins une forme de violence physique et/ou sexuelle durant leur vie, en comparaison, au Canada, se chiffre est de 6 %.

« Les homicides représentent seulement la face immergée de l’iceberg. Pour chaque victime d’homicide, beaucoup de femmes sont blessées physiquement, harcelées sexuellement ou encore abusées moralement », signale ce rapport.

Bien qu’il soit difficile de cerner l’amplitude de la violence domestique au Mexique ainsi que l’impact global que cela a sur les victimes, leur entourage et la société, les chiffres de l’enquête témoignent de la fréquence et de l’importance du phénomène.

« La guerre contre le narcotrafic et l’augmentation de la militarisation au Mexique, au Honduras et au Guatemala, se transforment en guerre contre les femmes », signale le prix Nobel de la Paix 1997, Jody Williams, dans son rapport intitulé  « De sobrevivientes a defensoras: Mujeres que enfrentan la violencia en México, Honduras y Guatemala ».

mexique04122013-4Huit États du Mexique concentrent à eux seuls 61 % des homicides commis contre les femmes : État de Mexico, Chihuahua, Distrito Federal, Guerrero, Basse Californie, Jalisco, Michoacán et Veracruz, selon l’étude sur « Les sources, origines et facteurs qui produisent et reproduisent la violence contre les femmes », divulguée en novembre 2012.

L’ambassade des Pays-Bas au Mexique a convoqué, au mois de novembre, des organisations non gouvernementales, des experts, des politiciens et des ambassadeurs de l’Union européenne pour tenter de trouver de nouvelles stratégies de coopération dans le but de freiner le fléau du féminicide dans ce pays d’Amérique du Nord.

« Le problème du féminicide est énorme », a déclaré Dolf Hogewoning, diplomate néerlandais au Mexique « il n’y a pas de statistiques complètes. Beaucoup de ces crimes ne sont pas répertoriés et n’apparaissent pas dans les statistiques. Tout particulièrement dans les états de Chihuahua, Etat de Mexico et à Guerrero il y a des indicateurs d’une grande incidence de femmes assassinées par an ».

L’ambassade des Pays-Bas a rappelé le triste assassinat d’Hester Van Nierop, une néerlandaise de 27 ans, à Ciudad Juárez en 1998.

En fait, il y a tout juste 20 ans, en 1993, le premier féminicide de Ciudad Juárez avait lieu, le corps d’Alma Chavira Farel, 13 ans, était retrouvé totalement mutilé, le début d’une longue série de crimes sanglants dans cette ville frontalière avec les États-Unis. Une série d’assassinats, qui a reçu le triste nom de « Disparues de Juárez », un terme faisant référence aux terribles féminicides et assassinats de femmes qui ont débuté en 1993 faisant à ce jour plus de 700 victimes. La plupart d’entre elles étaient des femmes jeunes ou des adolescentes âgées entre 15 et 25 ans, aux faibles revenus, qui ont décidé d’abandonner leurs études pour commencer à travailler dans les usines d’assemblage appelées « maquilladoras ». Ces femmes ont été violées et torturées avant d’être mises à mort puis leurs dépouilles ont été abandonnées sauvagement.


mexique04122013-45jpg« La violence contre les femmes au Mexique ne constitue pas une épidémie, mais une pandémie »
a déclaré Ana Güezmes, représentante de L’ONU pour les femmes. Depuis l’entrée en vigueur du Traité de libre commerce d’Amérique du Nord en 1994, la ville de Cuidad Juárez est devenue un important centre industriel du Mexique, dès lors les agressions sexuelles et assassinats de femmes, devenues ouvrières pour subvenir aux besoins de leurs familles, ont été en augmentation. Un climat d’insécurité qui s’est instaurée sans que rien ne soit vraiment mis en oeuvre pour enrayer ce phénomène. La plupart des femmes disparues, plutôt jeunes, ont été retrouvées, quelques jours plus tard, assassinées, leurs corps ayant été abandonnés en plein désert. Selon les chiffres émis par Amnistie internationale, 366 femmes et fillettes ont été assassinées à Ciudad Juárez entre 1993 et 2005.
Depuis 2008, les indices de violence contre les femmes sont en augmentation constante au Mexique, en témoignent les chiffres énoncés par l’OCNF ( Observatorio Ciudadano Nacional del Feminicidio), entre janvier 2010 et juin 2011, sept entités fédérales (Distrito Federal, Estado de Mexico, Nuevo León, Oaxaca, Sinaloa, Sonora et Tamaulipas) ont enregistré l’assassinat de 1235 femmes : 320 dans l’État de Mexico, 169 à Tamaulipas et 168 en Sinaloa.
mexique04122013-2Dans près de 57% des cas, aucun agresseur présumé n’est arrêté. Une forme d’impunité systématique règne, le recours à la justice reste faible. Fréquemment les victimes qui portent plainte sont discriminées et dévalorisées. Durant les enquêtes, les femmes issues très souvent de secteurs pauvres sont confrontées aux lenteurs de l’administration, au manque de fiabilité en matière de preuves médico-légales, des éléments pourtant clef pour confondre les coupables, mais aussi à l’ingérence injustifiée dans leur vie privée. Les plaignantes sont la plupart du temps discréditées, leur moralité est qualifiée de douteuse et les enquêtes bâclées.

La ONCF a enregistré entre janvier 2011 et juin 2012 la disparition de 3976 femmes et fillettes dans 15 états, 54 % d’entre elles dans les états de Chihuahua et de Mexico, 51% étaient âgés de 11 à 20 ans. Malgré ces chiffres alarmants, les autorités n’accordent quasiment aucune importance à ces disparitions, sans compter que l’explosion de l’insécurité et de la violence favorisent un peu plus l’exploitation des femmes. L’organisation fait mention de 4112 féminicides entre 2007 et juin 2012.

Au printemps 2013, Christof  Heyns, expert indépendant de l’ONU, s’est rendu dans les États de Chihuahua, Guerrero, Nuevo León et à Ciudad de Mexico, c’était la première fois en 14 ans qu’un expert chargé par le Conseil aux droits de l’Homme faisait le déplacement pour s’informer sur les homicides commis sur des femmes. Lors d’une conférence de presse donnée à l’issue de sa visite officielle au Mexique, Christof Heyns, a décrit  le nombre de féminicides sur le territoire de « dramatique ».

(Aline Timbert)