Saviez-vous que les momies les plus anciennes au monde mises au jour par les archéologues ne sont pas égyptiennes ? En effet, beaucoup l’ignorent, mais les momies artificielles les plus anciennes jamais retrouvées ont été découvertes au Chili. Il s’agit de représentants de la culture Chinchorro, et si ces momies sont aussi bien préservées c’est qu’elles ont été oubliées depuis des temps immémoriaux dans le désert aride d’Atacama, ce qui a permis leur bonne conservation. Les Chinchorro ont évolué dans le désert d’Atacama entre 7000 et 1500 avant J.-C., ils se sont établis entre le nord du Chili et le sud du Pérou en se concentrant finalement dans l’actuelle ville d’Arica et dans la vallée de Camarones.

chili31032014-1Ces momies remontent environ à 5050 ans avant Jésus-Christ (contre 3000 av. J.-C. pour les momies égyptiennes), même si les scientifiques ignorent avec précision leur lieu d’origine, les momies Chinchorro ont été principalement découvertes dans la ville chilienne d’Arica, un lieu enclavé dans le désert le plus aride au monde où les sols possèdent une forte concentration en nitrates. Ces différents facteurs ont favorisé une bonne conservation des corps comme a tenu à le préciser l’archéologue chilien Félix Olivares. Les Chiliens eux-mêmes méconnaissent l’existence de ces momies ayant appartenu à un peuple semi-nomade qui a évolué sur ce territoire sud-américain il y a environ 8000 ans. Les archéologues les ont appelés « momies de Chinchorro », car c’est sur cette plage du même nom que les premiers restes de cette culture côtière ont été retrouvés, une zone extrêmement sèche, mais à la fois très riche d’un point de vue maritime en raison de la présence du courant froid de Humbolt (la pêche constituait le principal moyen de subsistance).

La découverte de ces momies précolombiennes permet d’en savoir plus sur le culte funéraire pratiqué par les Chinchorro, on sait ainsi qu’à la différence des anciens Égyptiens qui momifiaient uniquement les rois et les nobles, ces derniers effectuaient un processus de momification sur quasiment toutes les personnes décédées sans réelle distinction d’âge ou de statut, les bébés étaient même les premiers à être momifiés.

Les Chinchorro ont vécu le long du littoral du désert d’Atacama depuis Ilo au Pérou jusqu’à Antofagasta au Chili

chili31032014-2« Les Chinchorro étaient des peuples de chasseurs, cueilleurs et pêcheurs, des esprits simples, qui cependant surprennent, car ils possédaient une bonne connaissance de la décomposition cadavérique, en effet il mutilait littéralement le corps pour parvenir à la momification », a expliqué l’archéologue. Pour parvenir à la momification, ils démembraient les corps, prélevaient les organes et les muscles qu’ils remplaçaient par des végétaux et des morceaux de cuir (peau) « puis ils ôtaient les os pour les fixer avec du bois, ils reconstituaient le corps en entier. C’est l’aspect le plus impressionnant d’un point de vue social, habituel et artistique », affirme Félix Olivares au sujet de ces momies artificielles (différentes des momies naturelles, une momification naturelle est produite suite à des circonstances environnementales particulières comme le froid extrême, l’acidité ou la salinité du sol ou encore la sécheresse).

Une fois le processus de momification achevée, des plumes ou encore des branchages étaient ajoutés, ils modelaient un individu « avec un nouveau visage ». « Des momies d’enfants ont été retrouvées avec une longue chevelure d’adultes », a précisé l’archéologue. Si le processus de momification est bien connu, les modalités concernant sa réalisation sont plus floues « tous les corps n’étaient pas momifiés, ce qui laisse à penser qu’il pouvait y avoir une hiérarchie sociale, mais il y a de nombreuses inconnues ».

Les méthodes de momification de la culture Chinchorro ont beaucoup évolué

chili31032014-3Les scientifiques ont distingué différentes formes de momification, comme l’a souligné l’anthropologue et chercheur Bernardo Arriaza dans différentes études. Les Chinchorro ont mis sur pied différents styles de momification au fil du temps : momies noires, rouges avec une patine en argile.

Les momies noires sont les plus anciennes, elles datent d’environ 6000 ans avant Jésus-Christ et ont perduré pendant deux millénaires. Il s’agit de simples squelettes recomposés dans leur intégralité avec une structure interne confectionnée avec des bâtons, des roseaux, des végétaux, des fibres et une pâte à base de cendres, ce dans le but de redonner du volume. Lors de l’étape finale, les préparateurs funèbres peignaient le corps avec une pâte noire à base de manganèse, d’où leur nom de momies noires.

Les momies rouges étaient confectionnées avec « une grande destruction du corps », comme indiqué dans une étude parue en 1994. Cette momification impliquait l’extraction des organes avec des incisions, et afin de redonner une rigidité corporelle ils glissaient des bâtons de bois pointus sous la peau. Une fois les incisions refermées, le corps était peint avec de l’ocre rouge, et souvent le visage restait noir, par ailleurs le visage était paré d’une longue perruque de cheveux humains maintenue avec un bouchon d’argile, une technique apparue en 4000 avant Jésus-Christ et qui a perduré plus de 500 ans. Après cette période rouge, les techniques de momification se sont simplifiées, les corps étaient alors desséchés, puis avec cette méthode ils étaient enduits des pieds à la tête d’une patine faite de boue pour prévenir la décomposition. Cette technique a existé durant deux siècles environ. Cet art funéraire suppose non seulement que les Chinchorro vouaient un profond culte aux morts, mais aussi qu’ils avaient une vaste connaissance empirique de l’anatomie humaine leur permettant de pratiquer la dissection, l’éviscération ainsi que le prélèvement d’organes, des faits relevés par Jaime Vera dans son étude « Momias Chinchorro ».

chili31032014-4

On estime qu’entre 1880 et 1500 avant Jésus-Christ, la culture Chinchorro a adopté la momification naturelle (rendue possible par les conditions climatiques), un procédé qui a perduré 380 ans. La momification artificielle aurait été pratiquée au moins pendant 4140 ans. On estime que sur les 208 corps momifiés Chinchorro identifiés dans différentes études, 61 d’entre elles sont des momies naturelles et 147 sont des momies artificielles (Arriaza, 1994).

Les raisons de la disparition progressive de cette culture restent à déterminer, comme bien d’autres aspects, c’est pourquoi les scientifiques de l’Institut de haute recherche de l’Université de Tarapacá souhaiteraient mettre davantage en lumière la culture Chinchorro en suscitant l’intérêt du public. L’exposition des momies fait partie de ce travail de réhabilitation patrimoniale. D’ailleurs, les momies (des répliques pour être précis) font l’objet d’une exposition en Espagne, l’inauguration a eu lieu en février à la Casa de América, une exposition sobrement intitulée « Momias Chinchorro ».

Les momies de Chinchorro font la fierté du musée chilien Museo Arqueológico San Miguel de Azapa, et les anthropologues espèrent que ces vestiges d’une grande rareté puissent bénéficier d’une meilleure diffusion, d’ailleurs les sols d’Arica regorgent de momies en profondeur ont affirmé les spécialistes.

En 2005, les archéologues de l’Universidad de Tarapacá ont mis au jour 50 momies Chinchorro, la première découverte dans le secteur de Morro de Arica (à 2051 kilomètres au nord de Santiago) a eu lieu en 1983.

(Aline Timbert)