continent06032017

La forêt amazonienne a été profondément changée par les anciens habitants de la région, c’est ce qui ressort d’une étude scientifique publiée jeudi dernier dans la revue Science et portant le nom de plus de 40 co-auteurs. Les lecteurs apprennent ainsi que l’écologie de la région a été bouleversée par 8 000 années d’agriculture autochtone, vous l’aurez compris l’empreinte de l’homme sur une nature dense et luxuriante, censée être vierge, est séculaire.

Les peuples indigènes, nous l’avons appris, ont modifié l’écologie des Amériques avant même l’arrivée des conquérants européens et par la suite, de l’instauration d’un système colonial. Il est aujourd’hui avéré que l’une des régions les plus riches en biodiversité, la forêt amazonienne, a été façonnée par l’homme depuis des temps anciens.
Depuis plus de 8 000 ans, des communautés humaines vivent en Amazonie et l’exploitent pour rendre ses terres plus productives. Ainsi, l’être humain favorisait certains arbres par rapport aux autres permettant ainsi d’obtenir des récoltes que nous appelons maintenant fèves de cacao et noix du Brésil, une domestication dont les natifs tiraient avantage pour survivre. Et alors que de nombreuses communautés, qui ont façonné ces plantes, ont disparu sous le joug du génocide amérindien il y a 500 ans, les effets de leur travail peuvent encore être observés dans la forêt amazonienne d’aujourd’hui.

« Les gens sont arrivés en Amazonie il y a au moins 10 000 ans, et ils ont commencé à utiliser les espèces qui se trouvaient là. Et il y a plus de 8 000 ans, ils ont sélectionné des spécimens avec des phénotypes spécifiques s’avérant utiles pour les humains« , explique Carolina Levis, chercheuse à l’Université de Wageningen qui a aidé à diriger l’étude. « Ils ont vraiment cultivé et planté ces espèces dans leurs jardins, dans les forêts qu’ils géraient », ajoute-t-elle.

Cette culture a finalement altéré des régions entières d’Amazonie, si l’on en croit cette étude. Levis et ses collègues ont découvert que certaines de ces espèces domestiquées par des indigènes – y compris le caoutchouc, le palmier à maripa (produisant des fruits jaunes comestibles) et le cacaoyer – dominent encore de vastes étendues de la forêt, en particulier dans la partie sud-ouest du bassin amazonien.
Les anciens agriculteurs et cultivateurs évoluant en Amazonie parlaient probablement des idiomes appartenant aux groupes linguistiques Arawakan et Tupí. Ils auraient probablement vécu dans des communautés isolées par la distance, mais liées par le commerce et la communication le long des rives et rivières qui traversent et irriguent la forêt.

« Des études archéologiques récentes, notamment au cours des deux dernières décennies, montrent que les populations indigènes du passé étaient plus nombreuses, plus complexes et avaient un impact plus important sur la forêt tropicale, la plus importante et la plus riche en biodiversité du monde », des déclarations faites par José Iriarte, archéologue à l’Université d’Exeter.

La forêt amazonienne a subi l’influence de l’homme dès la période précolombienne, il y a 8000 ans. La domestication végétale était lancée

« C’est l’étude la plus vaste et la plus complète qui témoigne de cette influence au jour d’aujourd’hui », a-t-il ajouté. « Elle est très complète, car elle ne réunit pas seulement les archéologues (qui ont souligné le rôle plus important joué par les humains dans la formation des forêts amazoniennes), mais aussi des botanistes et des scientifiques du sol, entre autres scientifiques ‘purs et durs' ».
Le document compile plus de 80 années de recherche sur l’écologie de l’Amazonie et les populations autochtones qui y vivaient. Il rassemble des données provenant de deux sources : L’Amazon Tree Diversity Network, un index des espèces animales et végétales qui peuplent la forêt tropicale; et une base de données des sites archéologiques fouillés autour de l’Amazone.

Ces sites archéologiques incluent tout ce qui suggère une influence humaine: la céramique, les terrassements, les peintures rupestres, et les monticules, cela fait également mention des sols anthropogéniques, ou «terre noire de l’Amazonie», un mélange noir de charbon de bois et de matière organique résultant des techniques antiques de l’Amérique.
« Pendant de nombreuses années, les études écologiques ont ignoré l’influence des peuples précolombiens dans les forêts que nous voyons aujourd’hui. Nous avons constaté que le quart des espèces domestiquées de l’Amazone est largement distribué dans le bassin et domine de vastes zones de forêt. La flore amazonienne est en partie un témoignage pérenne de ses anciens habitants », confie Carolina Levis.

« La découverte promet de faire revivre un long débat entre les scientifiques sur la façon dont au cours de milliers d’années d’occupation humaine dans le bassin amazonien, les habitants ont influencé les modèles modernes de la biodiversité Amazonienne », a déclaré Hans ter Steege, du Naturalis Biodiversity Center et coordonnateur de l’Amazon Tree Diversity Network.

Les scientifiques ont identifié 85 espèces qui ont été brièvement, partiellement ou complètement domestiquées par les peuples précolombiens. Levis et ses collègues ont analysé 1 700 parcelles boisées et plus de 4000 types de plantes, dont 85 avaient subi un processus de domestication par les natifs.
« La domestication des plantes dans la forêt a commencé il y a plus de 8000 ans. Les premières plantes ont été sélectionnées avec des caractéristiques qui pourraient être utiles à l’homme et dans un second temps, la propagation de ces espèces a eu lieu. Ils ont commencé à les cultiver dans les patios et jardins, grâce à un processus de sélection presque intuitive, similaire à ce qui est arrivé en Égypte », explique la chercheuse C. Levis.
« Cela exclut le vieux mythe de ‘l’Amazone dépeuplée », explique le co-auteur Charles Clément, chercheur principal de l’INPA, à Manaus, Brésil. « Les premiers naturalistes européens ont parlé de populations autochtones dispersées vivant au sein de forêts énormes et apparemment intactes, et cette idée a continué de fasciner les médias, les décideurs politiques, des planificateurs au développement et même certains scientifiques. Cette étude confirme que même dans les zones de l’Amazonie qui semblent vides maintenant, elles sont aujourd’hui remplies de traces anciennes », a-t-il précisé.

Carolina Levis conclut : « Comprendre l’histoire humaine de l’Amazonie peut fournir une occasion de réduire la déforestation et [de proposer] une forme alternative de production alimentaire tandis que la forêt demeure une contribution essentielle à l’importance de la sécurité alimentaire. « La Domestication a façonné les forêts amazoniennes ».
Le défi est maintenant de continuer à documenter la gestion des forêts par les communautés qui ont peuplé le poumon du monde historiquement et comprendre comment les peuples précolombiens ont joué un rôle majeur sur la structure même de la forêt.